Récits de possession
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Esprit critique et perception Folklore du monde
Une personne parle d'une autre voix, ne se reconnaît plus, et son entourage dit qu'un esprit a pris sa place. Ces récits de possession existent sur tous les continents. Une enquête célèbre de l'anthropologue Erika Bourguignon les retrouve dans la grande majorité des sociétés étudiées. Selon les lieux, la possession est une épreuve, un rite de guérison, une affaire d'Église ou un trouble que la psychiatrie décrit. Le cas d'Anneliese Michel, morte en 1976 après des mois d'exorcismes, montre ce qui peut arriver quand ces lectures ne se parlent plus.
Un phénomène presque universel
Dans un récit de possession, une personne semble habitée par un autre être. Elle change de voix, de gestes ou de caractère. Ensuite, elle dit souvent ne se souvenir de rien. Son entourage interprète ce changement : un esprit, un ancêtre, un démon ou une divinité a pris la place de la personne.
Ces récits sont très répandus. En 1973, l'anthropologue Erika Bourguignon publie une enquête comparative fondée sur des données ethnographiques. Selon la citation qu'en donne le théologien David Bradnick, elle examine 488 sociétés. Dans 437 d'entre elles, soit 90 %, on trouve au moins une forme reconnue et encadrée d'état modifié de conscience. Dans 360, soit 74 %, on croit à la possession par des esprits.
Ces chiffres ne disent pas que des esprits existent. Ils disent qu'une large majorité de sociétés dispose d'un langage pour décrire ces expériences. Ils montrent aussi que les sociétés où l'on ne croit pas à la possession sont minoritaires, mais nombreuses : plus d'une sur quatre dans l'échantillon.
Le zār, une relation à vie avec les esprits
Le zār est un bon exemple de possession vécue comme un rite. On le trouve dans le nord-est de l'Afrique, en Afrique de l'Est et au Moyen-Orient : Éthiopie, Soudan, Égypte, Somalie, Arabie, Iran, et jusqu'au Maghreb. Selon l'anthropologue Adeline Masquelier, il est attesté en Éthiopie depuis au moins le XVIIIe siècle et au Soudan depuis le milieu du XIXe siècle. Ses origines restent mal connues.
Le zār touche surtout des femmes, souvent après une maladie que la médecine n'a pas guérie, en particulier l'infertilité. La maladie est alors attribuée à un esprit. Le traitement passe par une initiation : pendant une cérémonie, la personne entre si possible en transe, et l'esprit dit qui il est et ce qu'il demande. Il ne s'agit pas de le chasser. La personne entretient ensuite une relation durable avec lui, par des offrandes et des obligations. Masquelier parle d'un exercice « de toute une vie ».
Les chercheurs ont longtemps vu dans le zār une stratégie des personnes dominées pour attirer l'attention sur leur sort. Des travaux plus récents y voient plutôt une ressource culturelle pour réfléchir à sa condition. Pour beaucoup de femmes soudanaises, le zār s'inscrit dans l'islam ; certains hommes le jugent au contraire contraire à la religion.
L'exorcisme dans l'Église catholique
Dans le christianisme, la possession est d'abord comprise comme l'action d'un démon, que l'on cherche à expulser. En 1614, le pape Paul V promulgue le Rituale Romanum, le livre des rites confiés aux prêtres. Le bref d'approbation, daté du 17 juin 1614, est encore imprimé en tête de l'édition de 1873 conservée par la Library of Congress. Le livre contient un chapitre intitulé De exorcizandis obsessis a daemonio, « sur l'exorcisme des possédés ». Selon la thèse de Jeffrey Grob, ce rite reste presque inchangé pendant près de quatre cents ans.
Un nouveau rite, De exorcismis et supplicationibus quibusdam, est approuvé à la fin des années 1990. Les sources ne donnent pas toutes la même année : Grob parle du rite de 1998, et l'agence Catholic News Service d'une promulgation en latin en 1999, suivie d'un amendement en 2004. La traduction anglaise officielle n'est publiée aux États-Unis qu'en 2017.
Le Catéchisme de l'Église catholique fixe aujourd'hui le cadre. L'exorcisme solennel « ne peut être fait que par un prêtre et avec la permission de l'évêque ». Le texte ajoute que la maladie, surtout la maladie psychique, est une tout autre chose, qui relève de la médecine. Avant un exorcisme, il faut donc s'assurer qu'il ne s'agit pas d'une maladie. L'histoire de l'Église a aussi connu des affaires collectives retentissantes, comme celle des Ursulines de Loudun, traitée dans un dossier à part.
Le cas d'Anneliese Michel
Anneliese Michel est une étudiante de Klingenberg, en Bavière. Selon l'article du quotidien allemand taz, elle fait une crise vers 1968, et un neurologue diagnostique une épilepsie grave. Les années suivantes, elle voit des visages diaboliques pendant la prière et finit par se croire possédée. Avec l'accord de l'évêque de Würzburg, deux prêtres, le père Renz et le curé Ernst Alt, commencent des exorcismes en septembre 1975. Ils ont lieu une à deux fois par semaine, et plus de quarante enregistrements sont réalisés.
La jeune femme cesse presque de s'alimenter. Le dernier exorcisme a lieu le 30 juin 1976. Le lendemain matin, sa mère la trouve morte ; l'autopsie conclut qu'elle est morte de faim. Le journal britannique The Freethinker, qui couvre le procès, date la mort du 30 juin.
Le procès s'ouvre près de deux ans plus tard devant le tribunal d'Aschaffenburg. En avril 1978, les parents et les deux prêtres sont reconnus coupables d'homicide par négligence et condamnés à des peines avec sursis. Selon la taz, le tribunal estime qu'ils auraient dû faire soigner la jeune femme. L'évêque a été entendu par la police, sans être poursuivi. Une commission de l'Église a ensuite déclaré qu'Anneliese Michel n'était pas possédée.
Ce que dit la psychiatrie
La psychiatrie décrit elle aussi des états de possession, sans se prononcer sur les esprits. Le manuel américain DSM-5 définit le trouble dissociatif de l'identité par la présence de deux états de personnalité distincts ou plus. Le texte précise que cette perturbation peut être décrite, dans certaines cultures, comme une expérience de possession. Il exclut aussi les cas qui font normalement partie d'une pratique culturelle ou religieuse largement acceptée.
La classification de l'Organisation mondiale de la santé, la CIM-11, contient un « trouble de transe de possession ». Pour qu'on parle de trouble, la transe doit être involontaire, non désirée, non acceptée par une pratique collective, et causer une souffrance ou une gêne importante. Une possession vécue dans un culte comme le zār n'est donc pas, par définition, une maladie.
En 2022, une équipe polonaise publie le suivi sur trois ans d'une femme se disant possédée. Les auteurs notent que certains de ces patients présentent un trouble dissociatif, d'autres plutôt un trouble de la personnalité. Ils recommandent de ne pas tenir compte des symptômes qui n'apparaissent que pendant les exorcismes : une personne suggestible peut y jouer, sans le vouloir, le rôle qu'on attend d'elle.
Ce que les sources permettent de dire
Les récits de possession sont un fait humain massif, attesté dans la plupart des sociétés. Ils prennent des formes très différentes : relation durable avec un esprit dans le zār, combat contre un démon dans l'exorcisme chrétien, trouble dissociatif en psychiatrie. Ces lectures peuvent coexister, et une même personne peut passer de l'une à l'autre.
La réalité des esprits ou des démons relève de la foi des traditions concernées. Elle reste hors du champ de la preuve. Ce que les sources établissent, c'est l'importance du cadre : là où la possession est encadrée par un rite, elle peut soigner et relier ; là où elle remplace les soins, comme dans le cas d'Anneliese Michel, elle peut tuer.
Les explications examinées
Enquête de Bourguignon et ethnographie du zār ; décrit les faits sans trancher sur les esprits.
Catégories du DSM-5 et de la CIM-11, valables seulement hors pratique culturelle acceptée.
Épilepsie diagnostiquée avant les exorcismes ; le tribunal a jugé que des soins s'imposaient.
Hypothèse avancée par Pietkiewicz et al. (2022) pour des patients suggestibles.
Interprétation de foi, propre à chaque tradition ; hors du champ de la preuve documentaire.
Questions ouvertes
- Comment le chiffre de 74 % de Bourguignon a-t-il été calculé, et tient-il avec des échantillons plus récents ?
- Combien d'exorcismes l'Église catholique autorise-t-elle chaque année, et selon quels critères médicaux ?
Sources
Meilleure source : niveau 1 (source primaire) · barème de la charte éditoriale.
- Catéchisme de l'Église catholique, § 1667-1676 (sacramentaux, exorcisme : § 1673) — Saint-Siège (vatican.va) Niv. 1
- Rituale Romanum, édition de Baltimore (J. Murphy, 1873), avec le bref de Paul V daté du 17 juin 1614 — Internet Archive (exemplaire de la Library of Congress) Niv. 1
- David Bradnick, « Can the Social Sciences Help to Facilitate Interreligious Dialogue through the Lens of Spirit Possession? », Theological Puzzles 11 (2022) — Theological Puzzles Niv. 2
- Adeline Masquelier, « Zar », Encyclopedia of Islam and the Muslim World — Encyclopedia.com Niv. 3
- Igor J. Pietkiewicz, Urszula Kłosińska et Radosław Tomalski, « Trapped Between Theological and Medical Notions of Possession: A Case of Possession Trance Disorder With a 3-Year Follow-Up », Frontiers in Psychiatry 13 (2022) — PubMed Central Niv. 2
- Compte rendu du procès d'Aschaffenburg, The Freethinker, mai 1978 — The Freethinker (archives) Niv. 4
- André Paris, « Unreiner Geist, weiche! », taz Magazin n° 7067 (31 mai 2003), reproduit dans BRU-Magazin 59 — taz / BRU-Magazin Niv. 4
- « USCCB publishes official English-language translation of exorcism rite » (Catholic News Service, 2017) — Catholic Review (archidiocèse de Baltimore) Niv. 4
- Jeffrey S. Grob, A major revision of the discipline on exorcism: A comparative study of the liturgical laws in the 1614 and 1998 Rites of Exorcism, thèse de doctorat (2007) — Université d'Ottawa (dépôt uO Research) Niv. 2
Rédigé — relecture humaine recommandée avant publication · relecture humaine : en attente. Les statuts « retenue », « plausible », « débattue » et « écartée » décrivent l'état des preuves, pas une opinion sur les croyances.