Aswang
Philippines · Époque moderne;tradition orale
Folklore du monde Esprit critique et perception
Aux Philippines, le mot aswang désigne toute une famille d'êtres nocturnes : buveurs de sang, mangeurs d'entrailles, humains qui changent de forme, sorcières. Les missionnaires espagnols en parlent dès la fin du XVIe siècle. Les folkloristes philippins l'ont étudié au XXe siècle. La province de Capiz porte encore l'étiquette de « pays des aswang », qu'elle n'a pas choisie. Et pendant la guerre contre les Huks, au début des années 1950, des équipes de guerre psychologique ont joué sur cette peur. Son histoire mêle croyance, soupçon social, colonisation et cinéma.
Un nom pour toute une famille
Le mot aswang ne désigne pas un seul monstre. Pour les chercheurs, c'est un terme général qui regroupe plusieurs types de créatures surnaturelles prédatrices, connues surtout dans les communautés chrétiennes des plaines. Selon les régions, on leur donne d'autres noms : mananangal et mandurugo chez les locuteurs tagalogs et bicolanos, mansaluan, wakwak ou ongo aux Visayas.
Le folkloriste Maximo Ramos, qui a mené de vastes enquêtes à travers l'archipel, a proposé un classement repris par la plupart des auteurs. Il distingue le vampire, souvent une belle jeune femme qui épouse un homme pour boire son sang ; le mangeur de viscères, dont le haut du corps s'envole la nuit ; l'homme-chien, qui prend la forme d'un grand animal ; la goule, attirée par les morts ; et la sorcière, qui rend malade par sa seule puissance. L'anthropologue Raul Pertierra précise que ce classement n'est « ni exhaustif » ni étanche : un même récit peut mêler plusieurs types.
Ramos a publié ses analyses dans la revue américaine Western Folklore en 1969, puis dans une étude plus longue, avec des récits en langues locales et leurs traductions, éditée en 1971 par la Philippine Folklore Society.
Ce qu'en disaient les missionnaires
Les premières traces écrites viennent des religieux espagnols. En 1589, le franciscain Juan de Plasencia rédige une relation sur les coutumes des Tagalogs, publiée en anglais au début du XXe siècle dans la grande collection de Blair et Robertson. Il y dresse une liste de prêtres, de sorciers et de sorcières. « Le huitième, ils l'appelaient osuang, ce qui équivaut à sorcier ; ils disent l'avoir vu voler, et qu'il tuait les hommes et mangeait leur chair. » Il ajoute aussitôt : « Cela se trouvait dans les îles Visayas ; chez les Tagalogs, ils n'existaient pas. »
Ce témoignage est précieux, mais il faut le lire comme ce qu'il est : le regard d'un missionnaire qui combat les religions locales et range leurs spécialistes parmi les serviteurs du démon. Il rapporte ce qu'on lui dit, pas ce qu'il a vu.
Vers 1731, l'augustin Tomás Ortiz, dans un manuel destiné aux prêtres, cite encore l'asuang et le patianac comme « les ennemis de l'accouchement et des enfants ». Ce lien avec la naissance traverse toute l'histoire de la croyance.
Une croyance qui parle de la société
Les ethnologues ne se demandent pas si l'aswang existe. Ils cherchent ce que la croyance dit de ceux qui la partagent. Pour Raul Pertierra, en 1983, l'asuang est d'abord un être qui refuse l'échange et la réciprocité, bases de la vie sociale. Les formes les plus redoutées sont souvent de belles femmes qui attaquent les femmes en couches ou séduisent les hommes. Il y voit un reflet des tensions autour de la place des femmes, dont la vie sociale hors du foyer est jugée suspecte.
Les protections décrites sont nombreuses : sel et épices, objets en métal, cendre, objets bénis, queue de raie, vinaigre, lumières qu'on garde allumées pendant les veillées funèbres et les accouchements. Pertierra cite aussi un religieux espagnol qui décrit un mari restant sous la maison pendant l'accouchement, une épée à la main, pour écarter l'asuang.
Cette croyance a un coût humain. Dans le village de Capiz où il a enquêté, le chercheur japonais Kentaro Azuma a entendu des rumeurs viser deux personnes : une veuve qui vivait de la pêche et un vieil homme handicapé qui avait perdu sa femme. Toutes deux étaient isolées, sans appui de leurs proches. Selon lui, ces rumeurs, jamais dites en face, pouvaient justifier en silence une forme d'exclusion.
Capiz, une étiquette encombrante
La province de Capiz, sur l'île de Panay, dans l'ouest des Visayas, est surnommée par les gens d'ailleurs « le pays des aswang ». Azuma, qui y travaille depuis le début des années 2000, décrit des habitants gênés ou agacés par cette réputation. Depuis le milieu des années 1990, un hebdomadaire local débattait régulièrement : fallait-il rejeter l'étiquette ou en faire un atout ?
En 1999, le film Sa Piling ng Aswang utilise le nom d'une vraie commune, Panitan, ce qui pousse l'assemblée municipale à voter une résolution. L'idée d'un « festival de l'aswang », proposée d'abord par une agence de voyages de Manille, est discutée pendant les années 1990. Un groupe d'artistes l'organise pour Halloween en 2004, mais il est suspendu au bout de trois ans, face à la désapprobation de l'Église et au retrait de la ville. Ces débats montrent que, pour les habitants, l'aswang n'est pas une curiosité exotique, mais une question d'image et de respect.
Une peur utilisée pendant la guerre froide
L'épisode le plus connu de l'histoire moderne de l'aswang se passe pendant la révolte des Huks, une guérilla communiste. De 1950 à 1954, l'Américain Edward Lansdale est en poste aux Philippines, comme conseiller du ministre de la Défense Ramon Magsaysay. Selon la nécrologie du Washington Post, des équipes gouvernementales de guerre psychologique, jouant sur la peur des vampires, font courir le bruit qu'un vampire vit sur une colline occupée par les Huks. Deux nuits plus tard, elles mettent en scène le corps d'un rebelle sur un sentier, et les insurgés quittent la région.
Lansdale raconte lui-même l'opération dans ses mémoires, In the Midst of Wars, publiés en 1972 à New York. Selon le résumé de Mental Floss, les soldats auraient percé le cou du rebelle tué de deux trous et vidé son corps de son sang. Il faut rester prudent : le récit repose pour l'essentiel sur le témoignage de Lansdale, écrit vingt ans après. Le chercheur Jordan Clark, cité par le même magazine, doute que les Huks aient cru à une créature : ils ont peut-être fui la brutalité de la mise en scène plutôt qu'un monstre.
De la croyance à l'écran
L'aswang est aujourd'hui une figure majeure du cinéma d'horreur philippin. Azuma cite le segment « Aswang » de Shake, Rattle & Roll II (1990), le film Aswang (1992), refait en 2011, la comédie romantique Ang Darling Kong Aswang (2009) et Corazon: Ang Unang Aswang (2012). La chercheuse Bliss Cua Lim a analysé le film de Peque Gallaga et Lore Reyes comme une manière de faire coexister des temps que la modernité voudrait séparer.
Les journaux populaires publient aussi des « observations » jamais vérifiées, et des légendes urbaines placent l'aswang sur une autoroute de Manille.
Ce que les sources permettent de dire
Aucune créature aswang n'a jamais été observée dans des conditions vérifiables. La croyance, elle, est réelle et ancienne. Elle se trouve hors du champ de la preuve, et la question n'est pas de la juger. Les sources documentent sa présence dès 1589, son lien durable avec la naissance et la mort, son rôle dans les soupçons qui touchent des personnes isolées, et son usage militaire au début des années 1950.
Elles montrent aussi qu'il faut éviter le regard folklorisant : pour les habitants de Capiz, l'étiquette de « pays des aswang » a été un fardeau avant d'être un sujet de fête.
Les explications examinées
Analyses ethnographiques de Pertierra (1983) et d'Azuma (2012).
Le texte de Plasencia relève de cette logique ; son rôle exact dans la formation de la croyance reste discuté.
Récit reposant surtout sur Lansdale ; mis en doute par Jordan Clark.
Aucune observation vérifiable dans les sources.
Questions ouvertes
- Quelle part de l'aswang moderne vient des récits des missionnaires, et quelle part des traditions orales antérieures ?
- Les archives militaires philippines confirment-elles le récit de Lansdale sur la colline des Huks ?
Sources
Meilleure source : niveau 1 (source primaire) · barème de la charte éditoriale.
- Juan de Plasencia, « Customs of the Tagalogs » (1589), dans E. H. Blair et J. A. Robertson éd., The Philippine Islands, 1493-1803, vol. 7 (1903), page de scan 198 — Wikisource Niv. 1
- E. H. Blair et J. A. Robertson éd., The Philippine Islands, 1493-1898, vol. 43 (1670-1700), avec Tomás Ortiz, « Superstitions and beliefs of the Filipinos » (vers 1731) — Project Gutenberg (eBook n° 35391) Niv. 1
- Raul Pertierra, « Viscera-Suckers and Female Sociality: The Philippine Asuang », Philippine Studies 31:3 (1983), p. 319-337 — Ateneo de Manila University (Archium) Niv. 2
- Kentaro Azuma, « In Search of Aswang: A Ghost Story, Monster, and Sorcerer in Philippine Society », Kyoto Review of Southeast Asia 12 (2012) — Kyoto University, Center for Southeast Asian Studies Niv. 2
- Katrina Ross A. Tan et Laurence Marvin S. Castillo, « Urban Anxieties in Davao Horror Short Films », Humanities Diliman 16:1 (2019), p. 1-23 — University of the Philippines Diliman Niv. 2
- Notice : Maximo D. Ramos, The aswang syncrasy in Philippine folklore, Philippine Folklore Society paper n° 3 (1971) — University of the Philippines Diliman, bibliothèque principale Niv. 3
- Notice : Edward G. Lansdale, In the Midst of Wars: An American's Mission to Southeast Asia (Harper & Row, 1972) — Ortigas Foundation Library Niv. 3
- Bart Barnes, « Edward Lansdale, Prototype for Ugly American, Dies », 24 février 1987 — The Washington Post Niv. 4
- « False Fang: When the CIA Staged a Vampire Attack » — Mental Floss Niv. 4
Rédigé — relecture humaine recommandée avant publication · relecture humaine : en attente. Les statuts « retenue », « plausible », « débattue » et « écartée » décrivent l'état des preuves, pas une opinion sur les croyances.