Náhualli / nagual
Mésoamérique · Précolombien–présent
Folklore du monde Esprit critique et perception
Au Mexique et au Guatemala, on dit que certaines personnes peuvent prendre la forme d'un animal, et que chacun est lié dès sa naissance à un double animal dont il partage le sort. Le mot nahuatl nahualli désignait, avant la conquête espagnole, un spécialiste capable de se transformer. Les missionnaires y ont vu le diable, l'Inquisition l'a poursuivi, les ethnologues l'ont retrouvé vivant dans les villages, et Carlos Castaneda en a fait, au XXe siècle, un mot de la spiritualité New Age. Son histoire montre comment un concept change de sens selon ceux qui l'emploient.
Un mot, plusieurs choses
Le mot nagual vient du nahuatl nahualli, la langue des Aztèques et de nombreux peuples du Mexique central. Selon l'historien Alfredo López Austin, le nahualli est celui qui a le pouvoir de se transformer en un autre être. Cette faculté définit le personnage, qui peut l'utiliser pour faire le bien ou pour nuire.
L'origine du mot reste discutée. Des auteurs du XVIIe siècle le rattachaient à un verbe signifiant « cacher », une idée que López Austin juge intenable. D'autres ont proposé un lien avec le nombre quatre, avec l'idée de tromper, ou avec une racine maya signifiant « savoir ». López Austin ajoute sa propre hypothèse : le mot évoquerait une enveloppe, quelque chose comme « ce qui est mon vêtement ». Aucune de ces explications ne fait l'unanimité.
Aujourd'hui, le mot recouvre au moins deux idées. La première est celle d'une personne capable de prendre une forme animale. La seconde est celle d'un double animal, lié à chacun dès la naissance, dont le sort se confond avec le sien. Les chercheurs distinguent ces deux idées, que les sources anciennes mélangent souvent.
Ce que disent les informateurs de Sahagún
La source la plus riche sur le monde nahua d'avant la conquête est l'œuvre du franciscain Bernardino de Sahagún, rédigée avec des informateurs autochtones. Le manuscrit le plus complet, appelé Codex de Florence, est conservé à la Bibliothèque Médicis-Laurentienne de Florence. La Library of Congress en a numérisé les livres pour la World Digital Library. Le livre IV, daté de 1577 et écrit en nahuatl et en espagnol, traite de l'art de la divination et du calendrier rituel de 260 jours, le tonalpohualli.
Les informateurs de Sahagún distinguent deux sortes de nahualli. Le bon nahualli est un sage et un conseiller, respecté, qui protège les gens et ne fait de tort à personne. Le mauvais nahualli possède des sortilèges et ensorcelle les gens. López Austin souligne que la différence tient à la conduite de la personne, non à la nature de sa transformation. Un nahualli pouvait aussi être guérisseur, lecteur de livres sacrés ou maître de la grêle.
Les textes anciens prêtent aux nahualli des formes très variées : grands félins, chiens, belettes, mouffettes, chauves-souris, hiboux, dindons, serpents, et même le feu. Ils relient aussi ce pouvoir au jour de naissance : être né sous certains signes du calendrier pouvait prédisposer à devenir nahualli.
Nagualisme et tonalisme
Le calendrier explique le second sens du mot. Selon López Austin, tout le monde possède un tonalli, une part de destin liée au jour de naissance, et un compagnon animal avec qui l'on partage le même sort. Le nahualli, lui, est rare : c'est une faculté de métamorphose, qui ne suppose pas de lien avec un animal particulier. López Austin pense que les deux notions ont été confondues très tôt, en partie par les prêtres du XVIIe siècle qui enquêtaient sur les « idolâtries ».
La chercheuse Zuzana Kostićová résume la distinction de la même façon. Le tonal est un esprit compagnon que chacun possède, lié aux animaux sauvages chez les Tzotzil du Chiapas et aux noms de jours du calendrier aztèque. Le nahual est une créature particulière, jaguar, aigle ou serpent, que certains maîtres pouvaient appeler ou dont ils pouvaient prendre la forme.
Le regard des missionnaires et de l'Inquisition
Pour les clercs espagnols, ces pratiques relevaient du diable. Selon l'anthropologue Roberto Martínez González, ils ont lu le nahualli à travers la figure européenne de la sorcière. Les premiers dictionnaires traduisent le mot par « sorcière » ou « sorcier ».
Au Chiapas, l'évêque dominicain Francisco Núñez de la Vega mène une campagne contre ceux qu'il appelle les « nagualistes ». D'après Daniel Brinton, il ordonne en 1692 que chaque village ait une prison ecclésiastique et que les maîtres nagualistes soient sévèrement punis. Dans sa lettre pastorale du 24 mai 1698, il décrit des spécialistes qui, à l'aide du calendrier, attribuent à chaque enfant un nagual, animal ou objet protecteur. Brinton, en 1894, en tire une thèse : le nagualisme aurait été une société secrète tournée contre les Espagnols. Nous n'avons pas trouvé d'étude récente qui reprenne cette idée d'une grande conspiration.
L'historien Anderson Hagler a étudié 11 affaires judiciaires, devant des tribunaux criminels et devant l'Inquisition mexicaine, entre 1599 et 1801. Il montre que les nanahualtin (pluriel de nahualli) étaient des intellectuels respectés dans leurs communautés, et que leurs rituels dans les montagnes, les rivières et les grottes étaient condamnés comme culte du diable. Ces dossiers renseignent sur les croyances et sur la répression ; ils ne prouvent évidemment pas les transformations décrites par les accusés ou les témoins.
Une croyance toujours vivante
Les ethnologues ont retrouvé ces idées dans de nombreux villages. Martínez González cite les Tzotzil du Chiapas, pour qui le diable place le wayijel, la coessence animale, dans les gens ordinaires, ainsi que les Tzeltal, les Mixtèques et plusieurs communautés nahuas de Puebla, de Guerrero et de Morelos. Chez les Nahuas de la Sierra Norte de Puebla, le nahualli est un « brujo, maldoso ». On retrouve aussi un animal compagnon chez des communautés afro-mexicaines de la Costa Chica.
Dans plusieurs de ces sociétés, un parrain protège la coessence fragile d'un nouveau-né, et une blessure de l'animal peut rendre la personne malade. Ces croyances font partie de religions vivantes, souvent mêlées au catholicisme. Elles se situent hors du champ de la preuve, et il ne revient pas à ce dossier de les juger.
Le mot a aussi pris un sens profane. Martínez González note qu'à Mexico, nagual peut aujourd'hui signifier « vulgaire ».
Le nagual selon Castaneda
En 1968, Carlos Castaneda publie The Teachings of Don Juan, présenté comme le récit de son apprentissage auprès d'un sorcier yaqui. Le livre devient un succès mondial. En 1973, UCLA lui décerne un doctorat d'anthropologie pour Journey to Ixtlan. Mais des critiques relèvent qu'il n'a produit aucune note de terrain et que personne d'autre n'a vu don Juan. En 1976, l'écrivain Richard de Mille publie Castaneda's Journey, qui relève de nombreuses contradictions de chronologie. Rendant compte du livre, Marcello Truzzi qualifie don Juan de « plus grand canular de l'anthropologie depuis l'homme de Piltdown ».
Castaneda reprend pourtant les mots tonal et nagual, notamment dans Tales of Power. Selon Kostićová, il les vide de leur sens d'origine : le tonal devient le monde connu et rationnel, une île ; le nagual devient l'inconnaissable qui l'entoure. Don Juan y rejette même les définitions des anthropologues comme des « absurdités ». Martínez González montre que ce vocabulaire a ensuite nourri un courant de spiritualité « toltèque » et de développement personnel. Pour beaucoup de lecteurs hors du Mexique, c'est cette version, sans rapport avec les sources anciennes, qui définit aujourd'hui le nagual.
Ce que les sources permettent de dire
Les sources établissent l'existence ancienne du nahualli dans le monde nahua, sa double nature de sage et de sorcier, sa confusion progressive avec le double animal lié au calendrier, sa répression par l'Église coloniale et sa survie dans les communautés actuelles. Elles montrent aussi sa réinvention par Castaneda.
Aucune source ne permet d'établir qu'une personne se soit réellement transformée en animal. La transformation et le lien avec un double animal relèvent de la croyance et de l'expérience religieuse, que l'on peut décrire et respecter sans pouvoir les vérifier.
Les explications examinées
Attesté par Sahagún, les procès coloniaux et l'ethnographie actuelle.
Hagler décrit des spécialistes respectés dans leurs communautés, non une organisation secrète ; thèse non reprise dans nos sources récentes.
Projection de la figure européenne de la sorcière, selon Martínez González et Hagler.
Réinvention moderne, sans lien avec les sources mésoaméricaines ; récits de terrain mis en doute.
Affaire de croyance, hors du champ de la preuve ; aucun cas vérifiable.
Questions ouvertes
- Que disent en détail les procès inquisitoriaux de nahualli conservés aux Archives générales de la Nation à Mexico ?
- Depuis quand et comment le nahualli et le double animal ont-ils été confondus ?
Sources
Meilleure source : niveau 1 (source primaire) · barème de la charte éditoriale.
- Bernardino de Sahagún, Historia general de las cosas de Nueva España (Codex de Florence), livre IV : l'art de la divination (1577) — Library of Congress / World Digital Library Niv. 1
- Daniel G. Brinton, Nagualism: A Study in Native American Folk-lore and History (Philadelphie, 1894) — Project Gutenberg (eBook n° 26426) Niv. 2
- Alfredo López Austin, « Cuarenta clases de magos del mundo náhuatl », Estudios de Cultura Náhuatl 7 (1967), p. 87-117 — UNAM, Instituto de Investigaciones Históricas Niv. 2
- Roberto Martínez González, « El nahualismo en evolución », dans El nahualismo (Serie Antropológica 19), 2011, p. 457-498 — UNAM, Instituto de Investigaciones Históricas Niv. 2
- Anderson Hagler, « Exhuming the Nahualli: Shapeshifting, Idolatry, and Orthodoxy in Colonial Mexico », The Americas 78:2 (2021), p. 197-228 — Cambridge University Press Niv. 2
- Zuzana Marie Kostićová, « Castaneda's Mesoamerican Inspiration: The Tonal/Nagual, the Cardinal Points and the Birth of Contemporary Toltec Spirituality », Religio 27:2 (2019), p. 247-268 — Université Masaryk (Brno) Niv. 2
- Carlos Castaneda (Research Starters) — EBSCO Niv. 3
- Marcello Truzzi, compte rendu de Richard de Mille, Castaneda's Journey (1976), The Zetetic, printemps-été 1977, p. 86-87 — Center for Inquiry Niv. 4
Rédigé — relecture humaine recommandée avant publication · relecture humaine : en attente. Les statuts « retenue », « plausible », « débattue » et « écartée » décrivent l'état des preuves, pas une opinion sur les croyances.