Bunyip
Australie · Précolonial–présent
Animaux légendaires… et réels
Dans les marais, les lagunes et les trous d'eau du sud-est de l'Australie vit le bunyip, un être des eaux que craignent de nombreux peuples aborigènes. Au XIXe siècle, les colons s'emparent du mot. Les journaux parlent d'ossements, de crânes et de témoins, et un crâne trouvé au bord de la Murrumbidgee est exposé au musée de Sydney. L'histoire du bunyip mêle ainsi deux choses très différentes : des traditions aborigènes vivantes, et une chasse au monstre menée par la presse et les naturalistes coloniaux.
Un être des eaux
Pour de nombreux peuples aborigènes du sud-est de l'Australie, le bunyip habite les eaux profondes : marais, lagunes, trous d'eau et billabongs, ces bras morts des rivières. Les récits le décrivent souvent comme dangereux, surtout pour ceux qui s'approchent de l'eau. L'encyclopédie Britannica résume les descriptions recueillies : une tête ronde, un long cou, un corps de bœuf, d'hippopotame ou de lamantin, parfois une forme humaine, et des cris puissants, comme un grondement.
Ces récits appartiennent à des cultures vivantes. La communauté wathaurong de Geelong présente aujourd'hui le bunyip comme un être de la croyance aborigène traditionnelle, lié aux cours d'eau de son pays. Son site transmet ces histoires par la voix de l'oncle David Tournier. Ce que croient ces communautés ne relève pas d'une enquête sur la preuve. Ce dossier ne cherche pas à dire si le bunyip « existe ». Il examine autre chose : ce que les colons ont fait de ce mot.
Les linguistes ont retrouvé son origine. Selon Frederick Ludowyk, du centre du dictionnaire national australien, la linguiste Luise Hercus a d'abord relevé la forme banib dans la langue wergaia, au nord-ouest de l'actuel État de Victoria. Le linguiste Barry Blake a ensuite montré la forme banjib en wathawurung, la langue parlée autour de Geelong. Comme cette langue était parlée près de Melbourne, c'est sans doute elle qui a donné le mot anglais.
Le témoin blanc : William Buckley
L'un des premiers récits en anglais vient d'un homme qui a vécu dans une communauté aborigène. William Buckley, forçat évadé, a vécu environ 32 ans chez les Wathaurung. Le journaliste John Morgan publie son histoire en 1852, à partir de notes et de conversations, car Buckley ne savait pas écrire. La bibliothèque d'État de Victoria rappelle que la part d'invention de Morgan est discutée.
Dans ce livre, Buckley décrit le lac Moodewarri et d'autres lacs et rivières de l'intérieur. On y trouverait « un animal amphibie très extraordinaire, que les indigènes appellent bunyip ». Il dit n'en avoir jamais vu que le dos, couvert de ce qui ressemblait à des plumes gris sombre. L'animal, de la taille d'un veau, ne se montrait que par temps très calme. Buckley ajoute que personne parmi les Aborigènes qu'il a interrogés n'en avait vu la tête ou la queue.
1845 : un os, un journal, une « nouvelle bête »
En 1845, des fossiles sont découverts près de Geelong. Le Geelong Advertiser publie alors un article intitulé « Merveilleuse découverte d'un nouvel animal ». Selon le site de la communauté wathaurong, un homme wathaurong reconnaît l'un des os comme celui d'un bunyip et dessine l'animal. Le journal le décrit comme un mélange d'oiseau et d'alligator. Ludowyk cite la même description, reprise par l'Observer de Hobart. C'est à partir de cette année-là que le mot entre dans l'anglais.
Nous n'avons pas pu consulter directement ces journaux sur Trove, la bibliothèque numérique de la Bibliothèque nationale d'Australie, qui en conserve les scans. Les détails de cet article sont donc donnés d'après les sources de seconde main citées ici.
L'historienne Penny Edmonds souligne un point important. La presse coloniale imprimait les témoignages aborigènes de manière sélective. Elle transformait un être d'une tradition en « animal inconnu », à découvrir et à classer comme un spécimen.
Le crâne de la Murrumbidgee
L'épisode le plus célèbre est celui d'un crâne. En 1841, une première « tête de bunyip » est trouvée au bord de la Hawkesbury, puis envoyée à la Royal Society of Tasmania. Quelques années plus tard, un squatter, Athol T. Fletcher, trouve un second crâne au bord de la Murrumbidgee. En 1847, ce crâne est exposé au Colonial Museum de Sydney, l'actuel Australian Museum, comme un possible spécimen de bunyip.
Le crâne attire l'attention des notables. En février 1847, William Hovell publie dans le Sydney Morning Herald un article sur « l'animal apocryphe de l'intérieur ». Il note le nom aborigène katenpai et évoque des « rumeurs » d'un très grand animal dans les eaux de l'intérieur. En juillet 1847, le naturaliste Macleay répond dans le même journal. Après comparaison avec le crâne de la Hawkesbury, il conclut qu'il s'agit lui aussi du fœtus déformé d'une jument. Il rappelle que « la nature ne fait pas de sauts ».
Le crâne de la Murrumbidgee est aujourd'hui perdu. On ne peut donc plus l'étudier. Mais l'identification de l'époque, par un naturaliste qui l'avait sous les yeux, n'a jamais été sérieusement contestée.
Du monstre à l'imposteur
Faute de preuve, le bunyip change de sens chez les colons. Dès 1852, l'écrivain G. C. Mundy note qu'à Sydney, bunyip est devenu un synonyme d'imposteur, de prétentieux, de « humbug ». En 1853, l'homme politique Daniel Deniehy invente l'expression « bunyip aristocracy » pour se moquer du projet de noblesse coloniale héréditaire défendu par W. C. Wentworth. Le mot sert alors à désigner ce qui n'existe pas vraiment.
Ludowyk résume ainsi le bunyip des non-Aborigènes : au fond, une fraude et un canular. Ce jugement porte sur l'usage colonial du mot, pas sur les traditions aborigènes elles-mêmes, qui ont leur propre sens et leur propre histoire.
Les explications naturalistes
Plusieurs animaux réels ont été proposés pour expliquer des observations. Selon Britannica, l'origine de la croyance tient probablement à l'apparition rare de phoques égarés très loin en amont des fleuves. Un phoque dans un trou d'eau de l'intérieur aurait de quoi surprendre. Britannica cite aussi le butor australien, un oiseau des marais dont le cri grave peut passer pour celui du monstre. Dès 1909, on l'appelait déjà « oiseau-bunyip ».
Le butor a sa propre légende. Selon ABC News, le marais de Hexham, près de Newcastle, est connu pour un « bunyip » au rugissement de lion, que l'on rattache aujourd'hui à cet oiseau, désormais menacé. Une spécialiste décrit un son très grave, que l'on sent dans la poitrine.
Une autre piste passe par les fossiles. En 1830, Thomas Mitchell découvre des os de Diprotodon, un grand marsupial disparu, et Richard Owen le décrit en 1838. Selon l'ouvrage de paléontologie dirigé par Pat Vickers-Rich, face aux restes de marsupiaux disparus, des Aborigènes les identifiaient souvent comme ceux du bunyip. Les auteurs suggèrent, avec prudence, que certaines traditions ont pu naître de la rencontre avec des os anciens, voire avec les animaux eux-mêmes. C'est une hypothèse, pas une démonstration.
Ce que les sources permettent de dire
Il faut séparer deux histoires. La première est celle d'un être des traditions aborigènes, toujours transmis aujourd'hui. Elle ne se juge pas avec les outils de la zoologie. La seconde est celle des colons, qui ont cherché un animal inconnu à partir de ces récits. Cette recherche n'a rien donné : le crâne de 1847 était celui d'un poulain mal formé, et aucun spécimen n'a jamais été trouvé.
Les phoques égarés, le cri du butor et la découverte d'os fossiles expliquent sans doute une partie des témoignages des colons. Ils n'épuisent pas le sens que le bunyip garde pour les peuples qui l'ont nommé.
Les explications examinées
Attesté par les communautés elles-mêmes et par les linguistes ; ce n'est pas une question zoologique.
Explication avancée par Britannica pour une partie des observations coloniales.
Le butor est appelé « oiseau-bunyip » dès 1909 ; cas de Hexham.
Hypothèse prudente de Vickers-Rich et al. ; des Aborigènes identifiaient ces os comme ceux du bunyip.
Identifié par Macleay comme un fœtus de jument déformé ; le crâne est perdu.
Aucun spécimen, aucune preuve physique depuis 1845.
Questions ouvertes
- Que disaient exactement les articles de 1845 et de 1847 conservés sur Trove, et comment citaient-ils les témoins aborigènes ?
- Comment les différentes nations aborigènes du sud-est décrivent-elles, chacune, leurs êtres des eaux ?
Sources
Meilleure source : niveau 1 (source primaire) · barème de la charte éditoriale.
- John Morgan, The Life and Adventures of William Buckley (Hobart, 1852), chapitre III — Wikisource Niv. 1
- The Buckley myth — State Library Victoria (Ergo) Niv. 3
- Penny Edmonds, « The Bunyip as Uncanny Rupture: Fabulous Animals, Innocuous Quadrupeds and the Australian Anthropocene », Australian Humanities Review 63 (2018) — Australian Humanities Review Niv. 2
- P. Vickers-Rich et al. (éd.), Vertebrate Palaeontology of Australasia (1991), section « Antipodean Discoveries » — Pioneer Design Studio / Monash University Publications Committee (Internet Archive) Niv. 2
- Bunyip — Encyclopaedia Britannica Niv. 3
- The Bunyip (récits wathaurong transmis par l'oncle David Tournier) — Djilang, communauté wathaurong de Geelong Niv. 3
- Frederick Ludowyk, article sur le mot bunyip, Ozwords vol. 17 n° 2 (octobre 2008) — Australian National Dictionary Centre (ANU) Niv. 2
- Hexham bunyip folklore continues to intrigue as conservationists work to protect Australasian bittern (8 novembre 2023) — ABC News Niv. 4
Rédigé — relecture humaine recommandée avant publication · relecture humaine : en attente. Les statuts « retenue », « plausible », « débattue » et « écartée » décrivent l'état des preuves, pas une opinion sur les croyances.