Phantom Black Dogs
Europe · Antiquité–présent
Folklore du monde Animaux légendaires… et réels
Un grand chien noir aux yeux de braise, qui apparaît la nuit sur une route, près d'un pont ou dans un cimetière : on le rencontre dans presque toutes les régions de Grande-Bretagne, sous des noms différents. Barghest du Yorkshire, Padfoot, Gwyllgi gallois, Mauthe Doog de l'île de Man : ces chiens spectraux annoncent parfois la mort, mais protègent aussi parfois les voyageurs. Depuis les années 1930, des folkloristes les recensent, et Conan Doyle en a tiré son roman le plus célèbre.
Un chien noir sur toutes les routes
Peu de figures du folklore britannique sont aussi répandues que le chien noir spectral. On le signale en Europe de l'Ouest, surtout en Grande-Bretagne, et jusque dans des communautés émigrées aux États-Unis. Le chercheur Adam Zmarzlinski, dans une étude parue en 2020, rappelle que le photographe Nick Stone a rassemblé entre 400 et 500 récits, et que l'auteur Mark Norman en a catalogué 719.
Les descriptions se ressemblent. La folkloriste Theo Brown notait en 1958 que la bête est « toujours noire, et toujours un chien, rien d'autre ». Sa taille varie : parfois celle d'un chien ordinaire, au point qu'on le prend pour un vrai, parfois énorme, « haut comme une table » ou « gros comme un veau ». Un témoin du Lincolnshire, cité par Ethel Rudkin, le disait « gros comme un berger allemand ». Ses yeux brillent, et dans certaines régions il n'en a qu'un.
Black Shuck, le chien noir de l'East Anglia, et l'orage de Bungay en 1577, font l'objet d'un dossier séparé ; ce dossier-ci traite des autres chiens noirs d'Europe.
Un nom pour chaque région
Chaque région a son chien. Dans le nord de l'Angleterre, et surtout dans le Yorkshire, c'est le Barghest. L'Encyclopaedia Britannica le décrit comme un chien monstrueux, avec d'énormes dents et des griffes, qui n'apparaît que la nuit. Celui qui le voyait clairement mourait bientôt ; celui qui ne faisait que l'apercevoir pouvait vivre encore quelques mois. Theo Brown le décrivait comme un changeur de forme, qui « montre qu'il n'est pas un chien normal ».
Autour de Wakefield, on parle du Padfoot, chien hirsute que Zmarzlinski signale aussi dans le Staffordshire et le Warwickshire. Dans le Lancashire, il devient le Trash ou le Skriker, et ses pas font un bruit d'éclaboussure. Charlotte Brontë a utilisé un nom voisin, le Gytrash, dans Jane Eyre. La Britannica cite encore le chien noir de Winchester, le démon de Tidworth et un chien sans tête à Manchester.
Au pays de Galles, c'est le Gwyllgi, le « chien des ténèbres », aux yeux rouges selon la Britannica. En 1880, l'auteur Wirt Sikes lui consacrait déjà une section de son recueil British Goblins, avec plusieurs légendes locales.
Les chiens noirs sont aussi liés aux cimetières. Selon Mark Norman, cité par Zmarzlinski, on enterrait parfois un chien à la place d'un humain pour veiller sur les autres morts. Le folkloriste Witcutt écrivait que ces chiens « gardent les tombes de ceux qui sont morts de mort violente ». Les ouvrages de vulgarisation appellent ce gardien « church grim » ; nous n'avons pas pu vérifier ce nom dans les recueils du XIXe siècle.
Le Mauthe Doog de Peel Castle
L'un des récits les plus anciens et les plus détaillés vient de l'île de Man. Dans sa Description of the Isle of Man, publiée en 1731, George Waldron raconte qu'au château de Peel apparaissait le Mauthe Doog, « un grand épagneul noir au poil bouclé et hirsute ». Il venait se coucher devant le feu du corps de garde. Les soldats s'y étaient habitués, mais ils avaient peur et évitaient de jurer devant lui.
Chaque soir, un soldat devait porter les clés au capitaine en passant par une église, et personne n'y allait seul. Une nuit, un soldat ivre se moqua des autres et partit seul, en défiant le chien de le suivre. On entendit un grand bruit. Il revint dégrisé et muet, et mourut trois jours plus tard sans avoir pu dire ce qu'il avait vu. Le passage fut ensuite fermé.
Waldron situe l'histoire environ soixante ans avant l'époque où il écrit, et dit la tenir de plusieurs personnes, dont un vieux soldat. C'est donc un récit de seconde main, mais il montre que la légende circulait déjà à la fin du XVIIe siècle.
Les folkloristes au travail
L'étude savante des chiens noirs commence avec Ethel Rudkin. En 1938, elle publie dans la revue Folklore un article sur les chiens noirs du Lincolnshire. Elle est la première à remarquer qu'ils apparaissent souvent sur les limites de paroisse, et que certains y sont vus comme des protecteurs.
En 1958, Theo Brown (1914-1993), folkloriste du Devon, publie à son tour « The Black Dog » dans Folklore. Elle note que le chien ne franchit pas les limites de paroisse, et que les routes et les carrefours semblent être son « domaine naturel ». Zmarzlinski range aujourd'hui ses lieux en trois types : près de l'eau, sur les routes et aux carrefours, dans les cimetières. Ses papiers, conservés à l'université d'Exeter, comptent 38 boîtes, rangées selon son propre classement, dont une intitulée « Black Dog ».
En 2005, l'éditeur Bob Trubshaw publie Explore Phantom Black Dogs, un recueil de 152 pages. Selon un compte rendu paru en 2007, on y trouve une histoire des études par Jeremy Harte, une revue des approches psychologiques par Simon Sherwood, un essai d'Alby Stone sur les chiens gardiens de l'au-delà, un texte de Jennifer Westwood sur le Norfolk, et un chapitre sur les chiens noirs du Nouveau Monde. Le recenseur salue la documentation, mais regrette l'absence de cadre d'analyse commun. Il signale aussi qu'un livre de la même maison, Phantom Black Dogs in Latin America de Simon Burchell, a prolongé l'enquête en 2007 vers l'Amérique latine.
Le chien des Baskerville
En 1902, Arthur Conan Doyle publie The Hound of the Baskervilles. Dans sa dédicace, il écrit à son ami Robinson que le roman doit son origine à son récit d'une « légende de l'Ouest ». Dans le livre, un manuscrit daté de 1742 raconte la malédiction de Hugo Baskerville, poursuivi par « une grande bête noire, en forme de chien, mais plus grande qu'aucun chien jamais vu ».
Le roman reprend presque tous les traits du folklore : la lande, la nuit, la couleur noire, les yeux de feu et le présage de mort. Il a fixé pour le grand public l'image du chien infernal, qui se retrouve plus tard jusque dans Harry Potter.
Ce que les sources permettent de dire
Aucune observation de chien noir spectral n'a été vérifiée. Les récits sont presque tous de seconde main, et beaucoup ont été recueillis longtemps après les faits. Certains témoins ont sans doute vu de vrais chiens errants, la nuit, dans des conditions de peur ou de mauvaise visibilité.
Le motif lui-même est en revanche très bien documenté. Il relie des lieux de passage, comme les ponts, les carrefours et les limites de paroisse, à l'idée de la mort et de la protection. Zmarzlinski y voit un héritier des chiens gardiens de l'au-delà des mythologies anciennes, comme Cerbère ou Anubis : une hypothèse d'interprétation, pas une filiation démontrée. Il rappelle aussi que, si la culture populaire en fait surtout un présage de mort, les récits recueillis décrivent souvent un protecteur, qui accompagne les voyageurs isolés sur les routes sombres.
Les explications examinées
Étudié depuis Rudkin (1938) et Brown (1958) ; centaines de récits recensés.
Peut expliquer certains témoignages ; impossible à vérifier au cas par cas.
Hypothèse d'interprétation de Zmarzlinski et d'Alby Stone ; pas de filiation démontrée.
Proposées par Sherwood et Zmarzlinski ; non testables sur des récits anciens.
Aucune observation vérifiée ; récits de seconde main.
Questions ouvertes
- Que contient la boîte « Black Dog » des papiers de Theo Brown à Exeter ?
- Quelles sources du XIXe siècle attestent réellement le nom « church grim » ?
Sources
Meilleure source : niveau 1 (source primaire) · barème de la charte éditoriale.
- George Waldron, A Description of the Isle of Man (1731), passage sur le Mauthe Doog de Peel Castle, transcription de F. Coakley — A Manx Note Book (isle-of-man.com) Niv. 1
- Arthur Conan Doyle, The Hound of the Baskervilles (1902) — Project Gutenberg (eBook n° 2852) Niv. 1
- Theo Brown Papers (GB 29 EUL MS105), description du fonds — Archives Hub / University of Exeter Special Collections Niv. 1
- Wirt Sikes, British Goblins: Welsh Folk-lore, Fairy Mythology, Legends and Traditions (1880), table des matières — Project Gutenberg (eBook n° 34704) Niv. 1
- Adam Zmarzlinski, « The Black Dog: Origins and Symbolic Characteristics of the Spectral Canine », Cultural Analysis 18.2 (2020) — University of California, Berkeley Niv. 2
- Keagan LeJeune, compte rendu de Bob Trubshaw (éd.), Explore Phantom Black Dogs (2007) — Journal of Folklore Research Reviews, Indiana University Niv. 2
- Notice catalographique : Explore Phantom Black Dogs, éd. Bob Trubshaw (Heart of Albion Press, 2005) — Vaughan Williams Memorial Library (EFDSS) Niv. 3
- « Barghest » — Encyclopaedia Britannica Niv. 3
Rédigé — relecture humaine recommandée avant publication · relecture humaine : en attente. Les statuts « retenue », « plausible », « débattue » et « écartée » décrivent l'état des preuves, pas une opinion sur les croyances.