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Rêves prophétiques revendiqués

Monde · Antiquité–présent

Esprit critique et perception

Bilan · Non démontré : récits recueillis après coup, résultats de laboratoire non répliqués Dossier approfondi8 min de lecture · rédigé le 20 octobre 2026 · mis à jour le 20 octobre 2026

Abraham Lincoln aurait rêvé de sa propre mort quelques jours avant d'être assassiné. Après la catastrophe d'Aberfan, au pays de Galles, des dizaines de personnes ont dit l'avoir pressentie. Les rêves qui semblent annoncer l'avenir fascinent depuis toujours. Au XXe siècle, ils ont été collectés, consignés par écrit et même testés en laboratoire. Ce dossier examine ce que valent les récits les plus célèbres, ce qu'ont donné les expériences, et pourquoi tant de rêves paraissent se réaliser.

Le rêve de Lincoln

C'est le rêve prémonitoire le plus célèbre. Abraham Lincoln aurait raconté, quelques jours avant son assassinat en avril 1865, un rêve étrange. Il entrait dans la salle Est de la Maison-Blanche et y découvrait un corps recouvert, gardé par des soldats. À sa question, un soldat répondait que c'était le président, tué par un assassin.

Ce récit vient d'une seule source : Ward Hill Lamon, ancien associé de Lincoln, devenu son ami et parfois son garde du corps. Il a été publié en 1895, deux ans après la mort de Lamon, dans un recueil de souvenirs réuni par sa fille, Dorothy Lamon Teillard. Le livre mélangeait articles de journaux, lettres et un manuscrit inédit. Dans la deuxième édition, en 1911, le chapitre « Rêves et pressentiments » annonce ce rêve que Lincoln aurait eu « quelques jours avant son assassinat ». Lamon affirmait citer Lincoln « aussi près que possible de ses propres mots », à partir de notes prises juste après.

Une source fragile

Les historiens Don et Virginia Fehrenbacher ont relevé plusieurs problèmes. Lamon parle de « quelques jours » avant l'assassinat, mais Lincoln évoque dans le récit un rêve fait « il y a environ dix jours ». Lincoln dit qu'il attendait des nouvelles du front, alors qu'entre le 24 mars et le 9 avril il se trouvait lui-même près du front, et non à la Maison-Blanche.

Surtout, il n'existe aucun témoignage de l'époque. Ni Mary Lincoln, ni Lamon, ni les autres personnes présentes n'ont parlé de ce rêve dans leurs écrits du moment. Les Fehrenbacher doutent donc de la véracité du récit, tout en notant qu'il a souvent été cité comme un fait par des auteurs respectés. Un rêve raconté trente ans après les événements, par une seule personne, ne permet pas de savoir ce que Lincoln a vraiment rêvé, ni s'il l'a rêvé avant ou après coup.

Aberfan et le Bureau des prémonitions

Le 21 octobre 1966, vers 9 heures, un terril de la mine de Merthyr Vale s'effondre sur le village gallois d'Aberfan. La coulée de déchets de charbon frappe l'école primaire de Pantglas. Elle fait 144 morts, dont 116 enfants.

John Barker, psychiatre à l'hôpital de Shelton et membre de la Society for Psychical Research, se rend sur place. Il est frappé par le nombre de personnes qui ont échappé à la mort parce qu'elles avaient raté leur bus ou dormi trop longtemps. Avec Peter Fairley, journaliste scientifique au quotidien londonien Evening Standard, il demande aux lecteurs s'ils ont eu un pressentiment de la catastrophe. Plusieurs dizaines de réponses arrivent. Parmi les témoins figurent Kathleen Middleton, professeure de musique, qui dit s'être réveillée en suffoquant quelques heures avant le drame, et Alan Hencher, standardiste.

Barker et Fairley créent ensuite un Bureau des prémonitions, chargé d'enregistrer les rêves et pressentiments avant les événements. Il fonctionne au printemps 1967 et dure environ dix-huit mois. Le 21 mars 1967, Hencher annonce par téléphone un accident d'avion ; neuf jours plus tard, un avion s'écrase à Nicosie, à Chypre, ce qui fut vu comme une confirmation. Mais selon le psychologue Richard Wiseman, plus de 90 % des prémonitions reçues ne correspondaient à aucun événement, et aucune n'a permis d'empêcher une catastrophe. Barker meurt d'une hémorragie cérébrale en 1968.

Dunne et l'expérience du temps

Bien avant Barker, l'ingénieur aéronautique irlandais J. W. Dunne avait voulu étudier les rêves de manière méthodique. Il raconte avoir rêvé d'une île menacée par un volcan, puis avoir lu dans la presse le récit de l'éruption de la montagne Pelée, en Martinique, en 1902.

En 1927, il publie An Experiment with Time. Il y affirme que l'esprit peut, pendant le sommeil, accéder à l'avenir, et il propose une théorie du « temps sériel ». Il invite les lecteurs à noter leurs rêves dès le réveil pour vérifier eux-mêmes. Le livre a eu un grand succès et a inspiré des écrivains comme J. B. Priestley. Mais sa théorie du temps a été vivement critiquée par des philosophes. Un test mené par le chercheur Theodore Besterman, avec Dunne comme participant, a recueilli 17 rêves en quatre mois ; Besterman n'en a jugé que quatre porteurs d'éléments prémonitoires « passables ou modérés ».

Les rêves en laboratoire

De 1964 à 1978, le psychiatre Montague Ullman et le psychologue Stanley Krippner mènent des expériences au centre médical Maimonides, à Brooklyn. Un dormeur est relié à un appareil qui détecte les phases de rêve. Dans une autre pièce, une personne regarde une image d'art tirée au hasard parmi douze et tente de la « transmettre ». Le dormeur est réveillé après chaque phase de rêve pour raconter ce qu'il a vu. Des juges extérieurs comparent ensuite les récits aux images.

Certaines séries ont donné des résultats jugés très significatifs, y compris des essais de précognition où l'image était choisie après le réveil. Le psychologue Irving Child, de Yale, a conclu en 1985 à une tendance nette, sans l'attribuer pour autant à un pouvoir psychique. Mais les protocoles ont souvent changé, et les tentatives de reproduction ont échoué : selon une analyse de 2003 citée par l'encyclopédie de la Society for Psychical Research, sur six autres études de ce type menées ailleurs, une seule était significative.

En 2014, la psychologue Caroline Watt, de l'Université d'Édimbourg, fait noter leurs rêves à 50 volontaires avant de tirer au hasard une vidéo cible. Le taux de réussite dépasse légèrement le hasard, mais l'évaluation des juges ne montre pas de différence. Watt conclut elle-même que ce résultat pourrait être dû au hasard ou à un biais non détecté, en attendant une réplication.

Pourquoi tant de rêves semblent se réaliser

Chaque nuit, des millions de personnes rêvent, et beaucoup de rêves parlent d'accidents, de maladies ou de morts. Par simple effet du nombre, certains finissent par ressembler à un événement réel. On s'en souvient alors, tandis que les milliers de rêves qui ne se réalisent pas sont oubliés.

Caroline Watt et ses collègues ont mesuré cet effet. Dans une expérience, 85 participants lisent un journal de rêves accompagné des événements des jours suivants. Ils se souviennent ensuite en moyenne de 2,09 paires « rêve confirmé », contre 0,86 paire non confirmée. Que l'on croie ou non au paranormal ne change rien à ce biais. Dans une seconde expérience, les personnes qui croient aux rêves prémonitoires trouvent plus facilement des liens entre des rêves et des articles de presse choisis au hasard. Le récit recueilli après coup, comme à Aberfan, ajoute un autre risque : le souvenir du rêve peut se modifier une fois l'événement connu.

Ce que les sources permettent de dire

Aucun rêve prémonitoire n'a été démontré de manière vérifiable. Les cas les plus célèbres reposent sur des récits recueillis après l'événement, parfois des décennies plus tard, comme celui de Lincoln. Le Bureau des prémonitions, qui enregistrait les prédictions avant les faits, n'a obtenu que de rares coïncidences au milieu d'une grande majorité d'échecs.

Les expériences de Maimonides restent débattues, mais leurs résultats n'ont pas été reproduits de façon solide. La mémoire sélective, l'effet du grand nombre de rêves et la tendance à trouver des correspondances suffisent à expliquer une grande partie des expériences rapportées. Ce que ces rêves signifient pour ceux qui les vivent, en revanche, reste hors du champ de la preuve.

Les explications examinées

Retenue
Mémoire sélective : on retient les rêves confirmés et on oublie les autres

Mesurée expérimentalement par Watt et al. (2014).

Retenue
Coïncidences dues au très grand nombre de rêves faits chaque nuit

Cohérent avec le bilan du Bureau des prémonitions, où plus de 90 % des prédictions échouent.

Plausible
Récits reconstruits après coup (Lincoln, Aberfan)

Aucune trace écrite antérieure à l'événement dans les cas célèbres.

Débattue
Effet réel de télépathie ou de précognition par le rêve

Résultats de Maimonides et de Watt (2014) non répliqués de façon robuste.

Écartée
Théorie du « temps sériel » de Dunne

Critiquée par les philosophes ; aucune confirmation expérimentale.

Questions ouvertes

  • Que contiennent les lettres reçues par John Barker après Aberfan, et combien ont été datées avant la catastrophe ?
  • Une réplication rigoureuse des expériences de Maimonides donnerait-elle les mêmes résultats ?

Sources

Meilleure source : niveau 1 (source primaire) · barème de la charte éditoriale.

  1. Ward Hill Lamon, Recollections of Abraham Lincoln, 1847-1865, éd. Dorothy Lamon Teillard, 2e éd. (1911), chap. VII « Dreams and Presentiments » — Project Gutenberg (eBook n° 39630) Niv. 1
  2. « Premonition of Death » (Ask a Historian) — Teachinghistory.org (Roy Rosenzweig Center for History and New Media) Niv. 3
  3. « Aberfan Disaster 1966 » (exposition numérique) — Bibliothèque nationale du pays de Galles Niv. 3
  4. Richard Wiseman, « A data bank for the nation's dreams and visions » (compte rendu de Sam Knight, The Premonitions Bureau) — The Psychologist, British Psychological Society Niv. 3
  5. Kathryn Hughes, « Department of Speculation » (compte rendu de Sam Knight, The Premonitions Bureau), 3 novembre 2022 — The New York Review of Books Niv. 4
  6. Katy Price, « J.W. Dunne and the popular promise of dreams », 2014 — Mapping Ignorance, Cátedra de Cultura Científica UPV/EHU Niv. 3
  7. « Maimonides Dream Telepathy Research » — Psi Encyclopedia, Society for Psychical Research Niv. 3
  8. Caroline Watt, « Precognitive dreaming: Investigating anomalous cognition and psychological factors », Journal of Parapsychology 78 (1), 2014, p. 115-125 (version de l'auteur) — University of Edinburgh Niv. 2
  9. Caroline Watt et al., « Psychological factors in precognitive dream experiences: The role of paranormal belief, selective recall and propensity to find correspondences », International Journal of Dream Research 7 (1), 2014, p. 1-8 (version de l'auteur) — University of Edinburgh Niv. 2

Rédigé — relecture humaine recommandée avant publication · relecture humaine : en attente. Les statuts « retenue », « plausible », « débattue » et « écartée » décrivent l'état des preuves, pas une opinion sur les croyances.

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