Démons
Moyen-Orient;Europe;Asie · Antiquité–présent
Folklore du monde Esprit critique et perception
Le mot « démon » évoque aujourd'hui un être mauvais. Mais il vient du grec daimōn, qui pouvait désigner une puissance divine, un destin ou un esprit protecteur. Bien avant, les Mésopotamiens portaient des amulettes contre la démone Lamashtu, et invoquaient pour cela un autre démon, Pazuzu. Le christianisme a fait des démons des anges déchus, des grimoires ont dressé leur catalogue, et le bouddhisme raconte la lutte du Bouddha contre Māra. Ce dossier suit ces figures, en laissant de côté les djinns, les oni et les incubes, traités ailleurs.
Un mot qui a changé de sens
En français, un démon est un être malfaisant. Ce sens est récent à l'échelle de l'histoire. Le mot vient du grec daimōn, qui n'était ni bon ni mauvais par nature. Les traditions du monde connaissent aussi une foule d'êtres que l'on traduit, faute de mieux, par « démon », alors qu'ils ont des rôles très différents.
Ce dossier en présente quatre familles : les démons de Mésopotamie, connus par des amulettes, les daimones grecs, les démons de la tradition chrétienne et des grimoires, et Māra dans le bouddhisme. D'autres figures proches, comme les djinns, les oni japonais ou les incubes, ont leur propre dossier.
Mésopotamie : Lamashtu et Pazuzu
En Mésopotamie, on connaît surtout les démons par des objets de protection, portés sur soi ou gardés dans la maison. L'une des plus redoutées est Lamashtu. Selon Sarah Graff, conservatrice au Metropolitan Museum de New York, elle menaçait particulièrement les femmes enceintes et les mères de nouveau-nés.
Le British Museum conserve une amulette de basalte trouvée à Babylone et datée entre 800 et 550 av. J.-C. Lamashtu y est debout sur un âne, des chiens à ses pieds, et tient des serpents dans les mains. La plaque porte dix lignes d'inscription, que le catalogue juge fautive.
Contre Lamashtu, on invoquait un autre démon, Pazuzu. Un texte ancien le présente comme « le fils de Hanbu et le roi des démons des vents ». Il a une tête cornue et barbue, des yeux exorbités, une gueule de chien, deux paires d'ailes, des serres et une queue de scorpion. Son image est surtout populaire de la fin du VIIIe au VIe siècle av. J.-C. On portait de petites têtes de Pazuzu sur soi, peut-être en collier ou au poignet. Selon Graff, la plus ancienne image datée par l'archéologie est une épingle en or trouvée dans la tombe d'une femme de la famille royale à Nimrud. Pazuzu a même voyagé : une tête de masse ornée de quatre visages du démon a été offerte dans un sanctuaire grec, sur l'île de Samos. Après le VIe siècle, il devient rare ; seules deux images sont datées de l'époque parthe.
Le Louvre conserve l'une d'elles : une tête en hématite de trois centimètres, de l'époque néo-assyrienne, achetée en 1897. Le musée possède aussi une statuette de Pazuzu qui porte une inscription. Ces objets montrent un trait important : un démon n'est pas toujours un ennemi. Un être effrayant pouvait servir de gardien contre un autre.
Grèce : le daimōn, ni bon ni mauvais
Chez les Grecs, le daimōn est d'abord une puissance divine. Selon la New Catholic Encyclopedia, le mot est employé chez Homère presque comme un synonyme de theos, « dieu ». Il peut aussi désigner la force qui règle le destin d'une personne, proche de son « lot ».
Le poète Hésiode raconte que les hommes de l'âge d'or, après leur mort, sont devenus des daimones bienveillants sur la terre, gardiens des mortels. Plus tard, des philosophes placent les daimones entre les dieux et les hommes, comme des intermédiaires. Le plus célèbre est le « signe divin » de Socrate. Selon Platon, c'était une voix intérieure, d'origine divine, qui le détournait de certaines actions. L'historien Xénophon la présente au contraire comme une voix qui pouvait aussi le pousser à agir.
Avec le temps, le mot se charge d'un sens plus sombre, car on rend les daimones responsables de malheurs. Cette évolution prépare le sens chrétien du mot. Le daimōn grec n'était donc pas, à l'origine, un « démon » au sens moderne.
Christianisme : anges déchus et grimoires
Dans le christianisme, les démons sont des anges qui se sont détournés de Dieu. Le Catéchisme de l'Église catholique l'exprime ainsi : le diable et les autres démons ont été créés naturellement bons par Dieu, mais ils sont devenus mauvais par eux-mêmes. Le texte précise que le pouvoir de Satan n'est pas infini : il reste une créature. Pour les croyants, cette doctrine relève de la foi, et ce dossier ne la juge pas.
À côté de la doctrine, une littérature savante et magique a voulu nommer et classer les démons. Au XVIe siècle, le médecin Johann Weyer publie un catalogue de démons, la Pseudomonarchia daemonum. En 1584, l'Anglais Reginald Scot en donne une traduction dans sa Discoverie of Witchcraft. Ce texte est l'ancêtre de l'Ars Goetia.
La Goetia est la première partie du Lemegeton, ou « Petite Clé de Salomon », un recueil en cinq livres. Selon l'éditeur Joseph Peterson, l'ouvrage est connu sous sa forme actuelle au XVIIe siècle ; comme la date 1641 apparaît dans le texte, cette forme lui est postérieure. Le manuscrit de base est conservé à la British Library sous la cote Sloane 3825.
La Goetia décrit 72 esprits que Salomon aurait enfermés dans un vase. Le premier, Bael, est « un roi qui règne à l'Est ». Il rend invisible, commande 66 légions et apparaît sous la forme d'un chat, d'un crapaud ou d'un homme. Peterson note que le vase « d'airain » du manuscrit est sans doute une erreur : Weyer parlait d'un vase de verre. Ce détail montre comment ces textes se sont transmis, de copie en copie.
Bouddhisme : Māra, le tentateur
Le bouddhisme connaît lui aussi une figure que l'on traduit souvent par « démon » : Māra. L'Encyclopaedia Britannica le présente comme le « seigneur des sens », qui tente le futur Bouddha à plusieurs reprises. Il déchaîne une tempête, conteste son droit à s'asseoir sous l'arbre de l'Éveil et envoie ses trois filles, Tṛṣṇā, Rati et Rāga, la soif, le désir et le plaisir. Le futur Bouddha prend alors la terre à témoin, une scène souvent sculptée.
Les textes anciens donnent à Māra un sens intérieur. Dans le Padhāna Sutta, Māra, appelé aussi Namuci, vient trouver le futur Bouddha. Celui-ci lui répond en nommant ses « armées » : les désirs sensuels sont la première, le mécontentement la deuxième, puis la faim et la soif, le désir avide, la paresse, la peur et le doute. Māra représente ainsi les obstacles de l'esprit plus qu'un monstre extérieur.
Ce que les sources permettent de dire
Les démons sont parmi les êtres invisibles les mieux documentés de l'histoire, grâce aux amulettes, aux textes religieux et aux grimoires. Ces sources montrent des rôles très variés : protéger contre la maladie, donner un visage au destin, expliquer le mal dans un monde créé bon, ou nommer les obstacles intérieurs.
L'existence réelle de ces êtres relève de la foi de chaque tradition et reste hors du champ de la preuve. Ce que l'on peut étudier, ce sont les objets, les textes et leur transmission. Ils montrent que le mot « démon » rassemble sous une seule étiquette des figures que leurs propres cultures pensaient de façons très différentes.
Les explications examinées
Fonction protectrice des amulettes mésopotamiennes et rôle de Māra bien documentés.
Filiation des textes établie par l'édition de Peterson.
Explicite dans le Padhāna Sutta ; n'exclut pas d'autres lectures bouddhiques.
Interprétation de foi ; hors du champ de la preuve documentaire.
Aucune preuve matérielle ; les objets sont des représentations.
Questions ouvertes
- Que disent les inscriptions portées par les statuettes et amulettes de Pazuzu ?
- Quand et par qui le Lemegeton a-t-il été compilé, et quels manuscrits sont les plus anciens ?
Sources
Meilleure source : niveau 1 (source primaire) · barème de la charte éditoriale.
- Amulette : tête du démon Pazuzu, inv. AO 3074 — Musée du Louvre (collections) Niv. 1
- Amulet (Lamashtu), basalte, Rm-IV.467 (numéro 104891) — British Museum (collection en ligne) Niv. 1
- Sarah Graff, « Pazuzu », blog de l'exposition Assyria to Iberia (29 septembre 2014) — Metropolitan Museum of Art Niv. 3
- R. Arbesmann, « Daimon », New Catholic Encyclopedia — Encyclopedia.com Niv. 3
- Catéchisme de l'Église catholique, § 391-395 (la chute des anges) — Saint-Siège (vatican.va) Niv. 1
- Joseph H. Peterson (éd.), Lemegeton Clavicula Salomonis, introduction et texte — Esoteric Archives Niv. 1
- Joseph H. Peterson (éd.), Goetia, transcription du manuscrit British Library Sloane 3825 — Esoteric Archives Niv. 1
- Padhāna Sutta (Sutta Nipāta 3.2), trad. anglaise de Thanissaro Bhikkhu (1999) — Access to Insight Niv. 1
- « Māra » (démon bouddhique) — Encyclopaedia Britannica Niv. 3
Rédigé — relecture humaine recommandée avant publication · relecture humaine : en attente. Les statuts « retenue », « plausible », « débattue » et « écartée » décrivent l'état des preuves, pas une opinion sur les croyances.