Incubes et succubes
Europe;Moyen-Orient · Antiquité–présent
Folklore du monde Esprit critique et perception
Un démon masculin qui s'unit aux femmes endormies, l'incube, et sa version féminine, la succube : la démonologie chrétienne a longtemps discuté de ces créatures nocturnes, d'Augustin au Marteau des sorcières. Au XVIIe siècle, un franciscain va jusqu'à affirmer que ce ne sont pas des démons. Aujourd'hui, beaucoup de chercheurs rapprochent ces récits d'une expérience très courante, la paralysie du sommeil, que le peintre Henry Fuseli a peut-être représentée mieux que personne.
Un démon qui pèse sur le dormeur
Selon l'Encyclopaedia Britannica, l'incube est un démon de forme masculine qui cherche à avoir des relations sexuelles avec les femmes endormies. Son équivalent féminin, qui s'en prend aux hommes, est la succube. Le mot vient du latin incubare, « être couché sur, peser sur », et le latin incubus signifiait aussi « cauchemar ». Ce sens n'est pas un hasard : le démon est d'abord celui qui pèse sur la poitrine du dormeur.
Au Moyen Âge, certains pensaient que de telles unions donnaient naissance à des sorcières, à des démons ou à des enfants difformes. La légende faisait même de l'enchanteur Merlin le fils d'un incube. La Britannica note aussi que des croyances semblables existent dans de nombreuses cultures. Elle ajoute que la psychologie moderne a parfois employé le mot incube pour un type de cauchemar marqué par une forte sensation de pression sur la poitrine et l'estomac. Le lien entre le démon et l'expérience du dormeur est donc ancien et se retrouve jusque dans le vocabulaire savant.
Augustin et les faunes
Le texte de référence pour les théologiens est un passage de La Cité de Dieu, écrite par Augustin vers 413-426. Au chapitre 23 du livre XV, il commente le passage de la Genèse sur les « fils de Dieu » qui s'unirent aux filles des hommes. Il rapporte une rumeur très répandue : les sylvains et les faunes, « que l'on appelle communément incubes », auraient souvent assailli des femmes. Il ajoute que certains démons, que les Gaulois appellent Dusii, se livreraient sans cesse à ces pratiques, si bien qu'il serait impudent de le nier.
Augustin reste prudent. Il écrit qu'il n'ose pas trancher la question de savoir si certains esprits dotés d'un corps d'air peuvent éprouver ce désir. En revanche, il refuse de croire que les saints anges de Dieu aient pu tomber de cette manière. Cette prudence n'a pas empêché les auteurs suivants de s'appuyer sur lui pour affirmer la réalité des incubes.
Le Marteau des sorcières
La question prend une autre ampleur à la fin du Moyen Âge, avec la chasse aux sorcières. En 1484, le pape Innocent VIII publie la bulle Summis desiderantes affectibus, qui condamne la sorcellerie en Allemagne et autorise deux dominicains, Heinrich Kraemer et Jacob Sprenger, à la combattre. Vers 1486, ils publient le Malleus maleficarum, le « Marteau des sorcières ».
Le livre comprend trois parties. La première affirme la réalité des sorcières et traite le doute comme une hérésie. La deuxième rassemble des récits de pactes avec le diable, de vols nocturnes et de métamorphoses, et parmi eux les relations sexuelles avec des incubes et des succubes. La troisième fixe la procédure des procès et approuve la torture. Selon la Britannica, le Malleus a connu 28 éditions entre 1486 et 1600. L'incube n'y est plus seulement un démon qui tourmente ; il devient une preuve du pacte entre la sorcière et le diable.
Sinistrari : ni anges ni démons
À la fin du XVIIe siècle, le franciscain Ludovico Maria Sinistrari, qui avait enseigné la théologie à Pavie et mourut en 1701, propose une thèse étonnante. Dans un traité intitulé De la démonialité, il affirme que les incubes et les succubes ne sont pas des démons, purs esprits, mais des créatures raisonnables, dotées comme l'homme d'un corps et d'une âme, qui naissent et meurent. Il les rapproche des faunes, des sylvains et des satyres des Anciens.
Sinistrari appuie sa thèse sur un cas qu'il dit avoir connu à Pavie, environ vingt-cinq ans plus tôt. Une femme mariée, Hieronyma, aurait été poursuivie pendant des mois par un incube qui lui parlait la nuit, la frappait et lui prenait ses bijoux, malgré les exorcismes. Le récit vient du seul Sinistrari et n'a jamais été vérifié.
Le traité est longtemps resté inédit. Le libraire Isidore Liseux en a acheté le manuscrit latin à Londres en 1872, pour six pence. Il l'a publié en traduction française en 1875, puis en anglais, avec le texte latin, en 1879.
L'explication par la paralysie du sommeil
Au XXe siècle, le folkloriste David Hufford a abordé ces récits d'une autre manière. Dans The Terror That Comes in the Night, publié en 1982, il étudie l'expérience dite de la « Vieille Sorcière » (Old Hag) : la victime dit avoir rencontré une présence malveillante, se sent étouffée, maintenue par une force, paralysée et terrifiée. Hufford estime qu'environ 15 % des gens vivent cette expérience au moins une fois. Chaque culture lui donne un nom et une mythologie, souvent surnaturelle.
Les médecins rattachent aujourd'hui cette expérience à la paralysie du sommeil : au réveil ou à l'endormissement, la personne est consciente mais ne peut plus bouger, et peut avoir des hallucinations. En 2011, Brian Sharpless et Jacques Barber ont réuni 35 études portant sur 36 533 participants. Ils estiment que 7,6 % de la population générale l'a vécue au moins une fois, contre 28,3 % des étudiants et 31,9 % des patients psychiatriques. Selon eux, les interprétations de ce phénomène vont de la sorcellerie et des esprits malfaisants jusqu'aux extraterrestres.
Dans un article de 2016, Sharpless rappelle que le « cauchemar » classique désignait précisément cette expérience : paralysie, conscience intacte, poids sur la poitrine, impossibilité de crier et terreur extrême. Le public y voyait des démons, des sorcières ou des vampires, et citait les incubes et succubes de Rome. Les médecins, de l'Antiquité aux Temps modernes, cherchaient plutôt des causes physiques, comme l'excès de sang ou une mauvaise digestion, et le traitaient par la saignée, les purges ou un changement de régime, des remèdes proches de ceux de l'épilepsie. Pour se protéger, on dormait parfois avec une Bible ou du sel sous l'oreiller. Ce n'est qu'au début du XXe siècle que le mot a pris le sens banal de mauvais rêve.
Le Cauchemar de Fuseli
Sharpless voit dans un tableau la meilleure image de ce phénomène : The Nightmare, peint en 1781 par Henry Fuseli, artiste d'origine suisse (1741-1825). L'œuvre, une huile sur toile de 101,7 sur 127,1 centimètres, est conservée au Detroit Institute of Arts.
Le musée note que le tableau évoque ce que ressent la femme prise dans un cauchemar démoniaque, non ce qu'elle voit. Il a été diffusé par la gravure, et une copie était accrochée dans l'appartement de Sigmund Freud à Vienne dans les années 1920.
Ce que les sources permettent de dire
Les sources établissent l'histoire d'une croyance : sa mention prudente par Augustin, sa place dans la démonologie de la chasse aux sorcières, sa réinterprétation par Sinistrari. L'existence d'incubes et de succubes relève de la foi et de la théologie, hors du champ de la preuve.
La paralysie du sommeil offre une explication solide pour une partie des récits : elle est fréquente et reproduit bien la sensation d'une présence qui pèse sur le dormeur. Elle n'explique pas tout. Une grande partie des textes démonologiques ne décrit pas des expériences, mais des aveux obtenus lors de procès, parfois sous la torture, et des constructions savantes.
Les explications examinées
Expérience fréquente et bien décrite (Hufford 1982, Sharpless et Barber 2011) ; elle correspond au « cauchemar » ancien.
Le Malleus fait des incubes une preuve du pacte diabolique ; aveux obtenus dans des procès.
Thèse théologique isolée, appuyée sur un récit invérifiable.
Théories humorales abandonnées par la médecine.
Question de foi, hors du champ de la preuve.
Questions ouvertes
- Quelle part des procès de sorcellerie mentionnant des incubes repose sur des expériences nocturnes décrites spontanément ?
- Pourquoi certaines personnes vivent-elles la paralysie du sommeil avec des hallucinations de présence et d'autres non ?
Sources
Meilleure source : niveau 1 (source primaire) · barème de la charte éditoriale.
- Henry Fuseli (1741-1825), The Nightmare (Le Cauchemar), 1781, huile sur toile, n° 55.5.A — Detroit Institute of Arts Niv. 1
- Augustin d'Hippone, La Cité de Dieu, livre XV, chapitre 23 (traduction anglaise de Marcus Dods) — Logos Virtual Library Niv. 1
- The City of God — Encyclopaedia Britannica Niv. 3
- Malleus maleficarum — Encyclopaedia Britannica Niv. 3
- Ludovico Maria Sinistrari, Demoniality; or, Incubi and Succubi (éd. et trad. Isidore Liseux, Paris, 1879) — Project Gutenberg (eBook n° 54243) Niv. 1
- Incubus — Encyclopaedia Britannica Niv. 3
- David J. Hufford, The Terror That Comes in the Night: An Experience-Centered Study of Supernatural Assault Traditions (University of Pennsylvania Press, 1982) — Bookshare Niv. 3
- Brian A. Sharpless et Jacques P. Barber, « Lifetime Prevalence Rates of Sleep Paralysis: A Systematic Review », Sleep Medicine Reviews 15:5 (2011), p. 311-315 — PubMed Central (NIH) Niv. 2
- Brian A. Sharpless, « Changing conceptions of the nightmare in medicine », Hektoen International 8:2 (2016) — Hektoen Institute of Medicine Niv. 2
Rédigé — relecture humaine recommandée avant publication · relecture humaine : en attente. Les statuts « retenue », « plausible », « débattue » et « écartée » décrivent l'état des preuves, pas une opinion sur les croyances.