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Sirènes

Méditerranée;Europe · Antiquité–présent

Folklore du monde

Bilan · Créatures de mythe et de livres ; aucune observation vérifiable Dossier approfondi8 min de lecture · rédigé le 20 octobre 2026 · mis à jour le 20 octobre 2026

Dans l'Odyssée, deux voix promettent à Ulysse de tout savoir, assises dans une prairie couverte d'ossements. Ce sont les Sirènes. Les Grecs les ont peintes en oiseaux à tête de femme, et non en femmes à queue de poisson. Il a fallu attendre le haut Moyen Âge pour que les livres leur donnent une queue écailleuse. Ce dossier suit ce changement de forme, des épopées grecques aux bestiaires chrétiens.

Deux voix dans une prairie

Les Sirènes entrent dans la littérature au chant XII de l'Odyssée. Avant le départ d'Ulysse, la magicienne Circé le met en garde. Les Sirènes ensorcellent tous les hommes qui les approchent. Elles sont assises dans une prairie, et autour d'elles s'entasse un grand amas d'ossements d'hommes en train de pourrir. Sur ces os, la peau se dessèche encore. Celui qui entend leur voix sans être prévenu ne rentre jamais chez lui, et ne revoit ni sa femme ni ses enfants.

Circé donne aussi le moyen de passer. Ulysse doit boucher les oreilles de ses compagnons avec de la cire. S'il veut entendre le chant, il doit se faire attacher debout au mât, pieds et mains liés. Quand le navire approche, le vent tombe et la mer devient calme. Les Sirènes chantent alors. Elles promettent de dire tout ce qui arrive sur la terre, et toutes les souffrances des Grecs et des Troyens devant Troie. Ulysse fait signe qu'on le détache. Deux de ses hommes, Périmède et Euryloque, serrent au contraire ses liens.

Un détail compte beaucoup pour la suite. Homère ne dit rien du corps des Sirènes. Il parle de leur voix, de leur prairie et des os autour d'elles. Il emploie aussi le duel, une forme grammaticale grecque réservée aux paires : chez lui, elles sont deux.

Combien, d'où, et filles de qui

Les auteurs suivants n'ont pas gardé ce nombre. Selon l'Encyclopaedia Britannica, la plupart des récits plus tardifs comptent trois Sirènes, et Platon en compte huit. Homère place leur île dans la mer occidentale, entre l'île de Circé et les rochers de Scylla. Plus tard, on les situe sur la côte ouest de l'Italie, près de Naples.

Leur famille varie aussi. Les traditions en font les filles du dieu marin Phorcys, ou celles du dieu fleuve Achéloos. La Britannica les décrit comme des créatures mi-oiseaux, mi-femmes, qui attiraient les marins vers la mort par la douceur de leur chant.

Les Argonautes et la lyre d'Orphée

Le poète Apollonios de Rhodes raconte une autre rencontre, dans le chant IV des Argonautiques. Le navire Argo, qui ramène Jason et ses compagnons, passe près de l'île des Sirènes. Apollonios les appelle filles d'Achéloos et de Terpsichore, l'une des Muses. Autrefois, elles servaient la fille de Déméter et chantaient pour elle en chœur. Il précise qu'elles sont alors « en partie semblables à des oiseaux, en partie à des jeunes filles ».

Cette fois, la ruse n'est pas la cire. Orphée, le chanteur de Thrace, prend sa lyre et en joue. Le son de la lyre l'emporte sur la voix des jeunes filles. Un seul héros succombe : Boutès saute de son banc dans la mer. La déesse Cypris, c'est-à-dire Aphrodite, a pitié de lui. Elle l'enlève et l'installe sur le promontoire de Lilybée, en Sicile.

Des oiseaux à tête de femme

Les peintres grecs n'ont pas attendu les textes pour donner un corps aux Sirènes. Selon le musée Getty, elles apparaissent sur des vases dès le VIIe siècle av. J.-C. Le British Museum conserve un exemple célèbre : un stamnos, un vase à vin, peint à Athènes vers 480-470 av. J.-C. et sans doute trouvé à Vulci, en Italie. Son peintre est appelé, d'après lui, le Peintre de la Sirène.

Ulysse y est attaché au pied du mât, les bras liés dans le dos, pendant que cinq rameurs barbus font avancer le navire. Sur l'autre face, trois Éros volent en file. Les Sirènes sont des oiseaux à tête de femme. Leurs cheveux sont relevés sous un diadème, et leurs lèvres entrouvertes, comme si elles chantaient. L'une bat des ailes, une autre se tient immobile. Une troisième tombe la tête la première d'un rocher, les yeux fermés. Au-dessus de la Sirène de gauche, une inscription donne son nom : Himeropa. Le musée ne dit pas pourquoi la troisième tombe ; nous n'avons pas trouvé dans nos sources d'explication à ce geste.

La queue écailleuse du Liber monstrorum

Le changement de forme se fait dans les livres latins du haut Moyen Âge. Le Liber monstrorum, un « livre des monstres » anonyme, est un témoin clé. Selon Claudia Di Sciacca, il a été compilé entre environ 650 et 730, probablement en Angleterre. Son prologue se termine par la plus ancienne description connue d'une sirène hybride à queue écailleuse. L'auteur s'en sert comme d'une image de son propre livre : une tête humaine et raisonnable, un corps de bête, puis une queue d'écailles.

La chercheuse Patrizia Lendinara confirme que ce texte est souvent cité comme le premier où la sirène reçoit une queue de poisson. Elle note aussi qu'il consacre un chapitre entier aux sirènes. Le musée Getty résume la même idée : des queues de poisson sont décrites dès le VIIe siècle de notre ère.

Oiseau ou poisson dans les bestiaires

Le changement n'a pas été brutal. Les bestiaires, ces livres d'animaux commentés pour l'enseignement chrétien, ont longtemps gardé les deux formes. Le bestiaire de Rochester, vers 1230, cite le Physiologus : « les sirènes sont des animaux mortels ». Elles ont forme humaine de la tête au nombril, et des parties d'oiseau jusqu'aux pieds. Le texte compare ceux qui se laissent aller aux comédies et aux mélodies à des marins plongés par le chant dans un sommeil mortel.

Selon le musée Getty, la plupart des sirènes des bestiaires sont des femmes-oiseaux, mais pas toutes. Certaines sont des hommes, d'autres sont en partie poissons. Le bestiaire de Northumberland, au XIIIe siècle, peint des sirènes humaines jusqu'à la taille et poissons en dessous, avec pourtant des ailes et des pieds palmés. Elles tiennent des poissons, symbole chrétien de l'âme.

Lendinara montre que deux traditions coexistent. Le Physiologus latin de Théobald décrit une belle jeune fille jusqu'au nombril, oiseau en dessous. Le bestiaire en moyen anglais, qui le traduit, en fait une créature « mi-homme, mi-poisson ». Pour elle, la forme d'oiseau est la plus ancienne, et la forme de poisson est celle qui allait l'emporter. Elle rappelle aussi qu'Isidore de Séville rapprochait déjà les sirènes des courtisanes, comme le grammairien Servius avant lui. Dans ses Étymologies, la notice des sirènes parle de naufrage et précède celle de Scylla. La sirène devient ainsi, pour les clercs, une image du plaisir qui mène à la perte. Le Liber monstrorum, lui, parle encore d'un « buste de jeune fille, comme les sirènes ».

Ce que les sources permettent de dire

Les Sirènes grecques sont des figures de récit et d'image. Personne n'a jamais rapporté une observation vérifiable d'une femme-oiseau qui chante. Ce que les sources documentent, c'est une histoire de formes. Homère donne une voix sans corps. Les peintres et Apollonios donnent un corps d'oiseau. Les clercs du haut Moyen Âge, puis les bestiaires, ajoutent une queue de poisson et une leçon morale sur la tentation.

Ce dossier s'arrête à ce passage de l'oiseau au poisson. Les femmes à queue de poisson des légendes du monde entier, que le français appelle aussi sirènes, ont leur propre histoire. Elle est traitée dans le dossier AX-056.

Les explications examinées

Retenue
Figure littéraire et artistique dont la forme a changé avec les textes et les images

Évolution documentée par les textes grecs, le vase de Londres, le Liber monstrorum et les bestiaires.

Plausible
Personnification des dangers de la mer

Lecture proposée par la Britannica ; difficile à prouver pour l'origine du mythe.

Retenue
Allégorie chrétienne de la tentation dans les bestiaires

Explicite dans les textes de Rochester et dans les commentaires du Getty.

Écartée
Existence réelle de femmes-oiseaux qui chantent

Aucune observation vérifiable ; créatures attestées seulement dans les récits et l'art.

Questions ouvertes

  • Pourquoi la troisième Sirène du vase de Londres tombe-t-elle du rocher ?
  • Par quels manuscrits la sirène à queue de poisson du Liber monstrorum est-elle passée dans les bestiaires ?

Sources

Meilleure source : niveau 1 (source primaire) · barème de la charte éditoriale.

  1. Homère, Odyssée, chant XII, traduction anglaise d'A. T. Murray — Theoi Project (textes classiques) Niv. 1
  2. Apollonios de Rhodes, Argonautiques, chant IV, v. 885-921, traduction anglaise de R. C. Seaton — Theoi Project (textes classiques) Niv. 1
  3. Stamnos attique à figures rouges du Peintre de la Sirène, Ulysse et les Sirènes, vers 480-470 av. J.-C. (n° 1843,1103.31) — British Museum Niv. 1
  4. Siren (Greek mythology) — Encyclopaedia Britannica Niv. 3
  5. Claudia Di Sciacca, « Liber monstrorum de diversis generibus », dans Te.Tra. VIII : Opere anonime e pseudoepigrafe, éd. L. Castaldi, SISMEL, 2023, p. 67-116 — Università di Udine (archive ouverte) Niv. 2
  6. Patrizia Lendinara, « Song and Sea in the Middle English Bestiary: the Chapter on the Siren », p. 523-544 — Roma TrE-Press Niv. 2
  7. Beverly Tandjung, série Book of Beasts : les sirènes des bestiaires — J. Paul Getty Museum (blog The Iris) Niv. 3
  8. Siren, Rochester Bestiary, c. 1230 — Kent Archaeological Society Niv. 3

Rédigé — relecture humaine recommandée avant publication · relecture humaine : en attente. Les statuts « retenue », « plausible », « débattue » et « écartée » décrivent l'état des preuves, pas une opinion sur les croyances.

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