Oni
Japon · Moyen Âge–présent
Folklore du monde Esprit critique et perception
Cornes, peau rouge ou bleue, pagne en peau de tigre et massue de fer : l'oni est le « démon » le plus connu du Japon. Il apparaît dès les plus anciens textes, devient au Moyen Âge le géant mangeur d'hommes que les héros vont abattre, puis l'adversaire que l'on chasse chaque 3 février à coups de haricots. Son histoire est celle d'une figure de la peur et du désordre, que chaque époque a redessinée.
Un mot pour l'invisible
On traduit souvent oni par « démon » ou « ogre », mais aucun des deux mots ne convient tout à fait. Le terme japonais s'écrit avec le caractère chinois 鬼, qui désigne en Chine l'esprit d'un mort. L'explication la plus souvent citée fait venir oni de on (隠), « ce qui est caché » : un dictionnaire du Xe siècle, le Wamyōshō, rapporte déjà cette idée. Les encyclopédies japonaises rappellent qu'il en existe d'autres et qu'aucune n'est démontrée.
Les plus anciens textes montrent un oni encore flou. Le Nihon shoki, chronique officielle achevée en 720, explique que la pêche sert à repousser les oni, un détail que l'on retrouvera bien plus tard dans le conte de Momotarō, le « garçon né d'une pêche ». Le Izumo fudoki, description ancienne de la province d'Izumo, raconte qu'un oni à un seul œil dévora un homme qui travaillait son champ. L'oni est alors une menace sans forme fixe, liée aux morts, aux maladies et aux lieux sauvages.
Cornes, peau de tigre et porte du nord-est
L'image qui s'impose ensuite, avec deux cornes, un pagne en peau de tigre et une massue de fer, s'est construite peu à peu. Selon l'encyclopédie Sekai daihyakka jiten, on la voit dans les recueils de récits des XIIe et XIIIe siècles ; selon le dictionnaire Nihon kokugo daijiten, elle ne se fixe vraiment qu'à l'époque de Muromachi (1336-1573), avec les contes illustrés appelés otogi-zōshi. Les deux sources s'accordent sur l'influence du bouddhisme, avec ses gardiens des enfers, et de l'onmyōdō, la science japonaise du yin et du yang.
Cette science attribue au nord-est un rôle précis : c'est le kimon, la « porte des démons », par où passent les esprits mauvais. Une explication répandue relie les cornes de bœuf et la peau de tigre aux signes du bœuf et du tigre qui désignent ce point cardinal ; nous ne l'avons pas trouvée dans les encyclopédies consultées et la présentons donc comme une interprétation, non comme un fait établi.
Shuten-dōji et les héros
Au Moyen Âge, l'oni devient l'ennemi que l'on va abattre. L'histoire la plus célèbre est celle de Shuten-dōji, géant aux cheveux rouges installé au mont Ōe, au nord-ouest de Kyoto, qui enlève les jeunes filles de la capitale. Sur ordre de l'empereur, le guerrier Minamoto no Raikō (948-1021) et ses compagnons, déguisés en moines, l'enivrent avec un saké magique fourni par les dieux, puis lui tranchent la tête. Selon la chercheuse Noriko T. Reider, le plus ancien texte conservé, l'Ōeyama ekotoba, date du XIVe siècle ; une seconde version place l'action au mont Ibuki et date du début du XVIe siècle. Au XVIIIe siècle, l'histoire compte parmi les contes illustrés les plus lus.
Un des lieutenants de Shuten-dōji, Ibaraki-dōji, a sa propre légende : le guerrier Watanabe no Tsuna lui coupe un bras, que le démon revient chercher sous les traits de la tante du guerrier. Les versions ne s'accordent pas sur le lieu, la porte de Rashōmon, le carrefour de Horikawa ou le pont de Modori. L'estampe de Tsukioka Yoshitoshi publiée en 1885 montre que la scène était encore populaire à l'ère Meiji. En 2019, une série de six rouleaux de Shuten-dōji peints par Sumiyoshi Hiroyuki a été redécouverte au musée Grassi de Leipzig ; elle est consultable en ligne depuis mai 2025.
Les chercheurs lisent ces récits de plusieurs façons. Reider recense notamment l'idée que les « oni » des montagnes désignaient des groupes vivant à l'écart, comme des forgerons ou des bandits, et une hypothèse plus marginale selon laquelle Shuten-dōji serait un étranger naufragé. Ces lectures historiques restent des hypothèses : aucune ne peut être prouvée à partir des textes.
Chasser les oni chaque année
L'oni est aussi au cœur de rites encore vivants. Le tsuina, rite d'expulsion des démons venu de Chine, était célébré à la cour impériale la veille du Nouvel An. Les coutumes du setsubun, la veille du printemps selon l'ancien calendrier, se sont répandues dans le peuple à l'époque de Muromachi. Depuis l'adoption du calendrier occidental, la fête tombe le 3 février : on lance des haricots grillés sur une personne déguisée en oni en criant « Oni wa soto, fuku wa uchi ». On ne sait pas exactement quand le lancer de haricots s'est imposé, et certains temples invitent au contraire les oni à entrer.
Dans d'autres régions, l'oni n'est pas chassé : c'est lui qui vient. À Oga, dans le département d'Akita, des hommes masqués et vêtus de paille, les Namahage, visitent les maisons la veille du Nouvel An, grondent les enfants paresseux et apportent la bonne fortune. En 2018, l'UNESCO a inscrit ce rite et neuf autres « visites divines » masquées au patrimoine culturel immatériel de l'humanité.
De l'ogre au personnage attachant
À l'époque moderne, l'oni change encore de visage. Le conte de Momotarō, qui part vaincre les oni avec un chien, un singe et un faisan, devient un classique de l'enfance, abondamment illustré, comme sur une carte postale de la fin de l'ère Meiji conservée au Museum of Fine Arts de Boston. Dans le manga, l'animation et le cinéma, Reider observe que l'oni devient souvent un personnage protecteur, attachant ou comique, sans perdre son rôle de menace dans d'autres œuvres.
Aucune trace matérielle n'a jamais établi l'existence d'êtres correspondant aux oni. Ce que les sources documentent, c'est une figure culturelle qui donne forme au danger, à la maladie, à l'étranger et au désordre, et que chaque époque a réinterprétée. Pour les croyants qui pratiquent les rites d'expulsion ou d'accueil, la présence des oni relève de la foi et reste hors du champ de la preuve.
Les explications examinées
Textes datés du VIIIe siècle à l'époque moderne ; évolution décrite par les encyclopédies et par Reider.
Cohérente avec les rites d'expulsion et les premiers textes ; difficile à démontrer pour chaque récit.
Lectures historiques proposées par des chercheurs ; aucune preuve directe.
Explication répandue, absente des encyclopédies consultées.
Aucune trace matérielle ni observation vérifiable.
Questions ouvertes
- Quand le lancer de haricots est-il devenu le cœur du setsubun ?
- Les rouleaux de Leipzig modifient-ils la chronologie des versions illustrées de Shuten-dōji ?
Sources
Meilleure source : niveau 1 (source primaire) · barème de la charte éditoriale.
- Tsukioka Yoshitoshi, Le démon de Rashōmon rend visite à Watanabe no Tsuna (estampe, 17 novembre 1885, inv. 2002.185) — Worcester Art Museum Niv. 1
- Noriko T. Reider, « Shuten Dōji: "Drunken Demon" », Asian Folklore Studies 64 (2005), p. 207-231 — Asian Ethnology (Nanzan University) Niv. 2
- Mary Gavan, compte rendu de Noriko T. Reider, Japanese Demon Lore: Oni from Ancient Times to the Present (Utah State University Press, 2010) — University Press of Colorado (British Columbia Folklore Society) Niv. 2
- 鬼 (oni) : articles du Sekai daihyakka jiten (Komatsu Kazuhiko), du Nihon daihyakka zensho et du Daijisen — Kotobank Niv. 3
- 鬼門 (kimon, « porte des démons ») — Kotobank Niv. 3
- Shuten dōji 酒顛童子 — JAANUS — Japanese Architecture and Art Net Users System (Columbia University) Niv. 3
- Emura Tomoko, Digital Publication of the Shuten-dōji Handscrolls by Sumiyoshi Hiroyuki (Grassi Museum, Leipzig), mai 2025 — Tokyo National Research Institute for Cultural Properties Niv. 3
- Masked Bringers of Fortune: Japan's Divine Visit Tradition — nippon.com Niv. 3
- Ogres and Magic Beans: Japan's Setsubun Tradition — nippon.com Niv. 3
- Momotarō et ses compagnons rapportant le trésor des démons (carte postale lithographiée, fin de l'ère Meiji, inv. 2002.2323) — Museum of Fine Arts, Boston Niv. 1
Rédigé — relecture humaine recommandée avant publication · relecture humaine : en attente. Les statuts « retenue », « plausible », « débattue » et « écartée » décrivent l'état des preuves, pas une opinion sur les croyances.