Rokurokubi
Japon · Moyen Âge–présent
Folklore du monde
La nuit, pendant que tout le monde dort, la tête d'une femme quitte son corps, ou son cou s'étire jusqu'au plafond : c'est la rokurokubi, l'un des yōkai les plus populaires du Japon. Elle vient d'un monstre chinois, le « peuple aux têtes volantes », arrivé au Japon par les livres. À l'époque d'Edo, des lettrés tentaient d'expliquer ces récits par la médecine, et des forains exhibaient des « femmes au long cou ». Son histoire montre comment une créature de livre change de forme en changeant de pays.
Une tête qui s'en va la nuit
La rokurokubi se présente sous deux formes. Dans la première, la tête se détache entièrement du corps et s'envole la nuit ; on parle alors aussi de nukekubi, la « tête qui se détache ». Dans la seconde, la tête reste reliée au corps par un cou très fin, comme un fil, qui peut s'étirer sur une grande longueur. Dans les deux cas, la personne mène le jour une vie ordinaire, et souvent ne sait pas elle-même ce qui lui arrive pendant son sommeil.
Le dictionnaire Nihon kokugo daijiten la définit comme « un monstre au cou long, qui s'allonge et se rétracte à volonté », et ajoute un second sens : « le spectacle forain qui le montre ». La plus ancienne attestation du mot qu'il cite date de 1638, dans un recueil de poésie haikai.
Un monstre venu des livres chinois
La rokurokubi n'est pas née au Japon. Des textes chinois anciens décrivent des peuples du Sud dont la tête quitte le corps la nuit. Le Soushen ji, recueil de récits étranges des IIIe et IVe siècles, parle d'un « peuple aux têtes qui tombent » dont la tête vole et revient avant l'aube. Au IXe siècle, le Youyang zazu décrit des têtes volantes dans la région de Lingnan, qui sortent la nuit pour se nourrir. Ces récits ont été repris dans la grande compilation Taiping guangji, achevée en 977-978.
Selon la chercheuse Yokoyama Yasuko, c'est cette tête volante, appelée hitōban (飛頭蛮) d'après les caractères chinois, qui a d'abord été connue au Japon. Le nom japonais rokurokubi viendrait d'un vers du poète chinois Chen Fu, de la dynastie Yuan, qui comparait une tête volante d'Annam à une poulie (rokuro), celle qui sert à remonter le seau d'un puits. Le mot rokuro désigne aussi un tour de potier, mais nous n'avons pas trouvé de source qui relie cet autre sens au nom du monstre.
Du vol au long cou
Au Japon, la créature change de forme. Les chercheurs réunis par Komatsu Kazuhiko décrivent trois étapes à partir du milieu de l'époque d'Edo : d'abord la tête qui vole librement, puis la tête reliée au corps par un fil, enfin le cou démesurément long. Les livres illustrés et comiques de la fin du XVIIIe siècle ont fait du long cou l'image la plus connue.
En 1776, l'illustrateur Toriyama Sekien publie le Gazu hyakki yagyō, premier de ses quatre recueils d'images de yōkai. Selon la Bibliothèque nationale de la Diète, la rokurokubi y est représentée sous les traits d'une femme, comme plus tard chez Utagawa Toyokuni ; c'est l'image qui s'imposera. En 1834, Hokusai dessine au contraire des têtes volantes, qui battent des oreilles comme des ailes pour se déplacer.
Ce qu'en disaient les lettrés d'Edo
Des auteurs de l'époque d'Edo ont rapporté des cas précis et tenté de les expliquer. Le médecin Tachibana Nankei raconte qu'en 1794, à Tsuruga, on vit la tête d'une servante quitter son corps pendant son sommeil ; il l'explique par la médecine chinoise, par un excès d'humeurs qui pousserait l'énergie vers la tête. Le lettré Ban Kōkei pense plutôt à une particularité de la peau du cou, et écrit que ce n'est pas une maladie. D'autres récits parlent de « maladie de l'âme qui s'échappe » (rikonbyō), soignée par des prières.
En 1918, le chercheur Mori Nobutoshi rassemble ces textes sous le titre « Superstitions d'une époque non scientifique » et rapproche les récits du somnambulisme. Ces explications montrent que les contemporains prenaient les témoignages au sérieux, mais elles reposent sur des récits de seconde main : aucun des cas rapportés n'a été observé dans des conditions qui permettent de le vérifier.
La rokurokubi est aussi devenue un divertissement. Le mot désignait l'attraction foraine où l'on montrait une « femme au long cou », sans doute grâce à un trucage ; nous n'avons pas trouvé de description détaillée de ces spectacles. Le théâtre kabuki s'en est emparé, avec des pièces jouées à Ōsaka en 1837 et à Tokyo en 1897.
Le récit de Lafcadio Hearn
La rokurokubi a été connue en Occident grâce à l'écrivain Lafcadio Hearn, installé au Japon. Dans Kwaidan, publié en 1904, il raconte l'histoire de Kwairyō, ancien samouraï devenu moine errant. Dans les montagnes de la province de Kai, il est hébergé par des bûcherons ; la nuit, il découvre cinq corps sans tête et comprend que ses hôtes sont des rokurokubi. Se souvenant d'un livre chinois, le Soshinki (le Soushen ji), il sait que si l'on déplace le corps, la tête ne pourra plus s'y rattacher. Il déplace le corps du maître de maison et repousse l'attaque des têtes.
Comme le remarque Yokoyama, le récit de Hearn met en scène des têtes qui se détachent, et non des femmes au long cou : il revient à la forme chinoise la plus ancienne. Il montre aussi la manière dont Hearn a fait connaître au monde entier des récits japonais qu'il réécrivait à partir de sources de l'époque d'Edo.
Ce que les sources permettent de dire
Aucun cas de rokurokubi n'a jamais été observé de manière vérifiable. Ce que les sources documentent, c'est la circulation d'un motif des livres chinois vers le Japon, sa transformation par les illustrateurs, les écrivains et les forains, et les efforts des lettrés d'Edo pour expliquer des récits qui les intriguaient.
Les explications médicales anciennes, comme l'excès d'humeurs ou l'âme qui s'échappe, n'ont pas été confirmées. Le rapprochement avec le somnambulisme ou les rêves de sortie du corps reste une hypothèse moderne, impossible à vérifier à partir de récits de seconde main.
Les explications examinées
Textes chinois datés, évolution décrite par Yokoyama et par Komatsu (éd.).
Hypothèse de Mori (1918) ; impossible à vérifier sur des cas de seconde main.
Théories médicales anciennes sans fondement anatomique.
Le spectacle est attesté ; son fonctionnement n'est pas documenté dans nos sources.
Impossible anatomiquement ; aucun cas vérifié.
Questions ouvertes
- Comment fonctionnaient les spectacles forains de rokurokubi à Edo et à l'époque Meiji ?
- Quelle source japonaise Lafcadio Hearn a-t-il réécrite pour son récit ?
Sources
Meilleure source : niveau 1 (source primaire) · barème de la charte éditoriale.
- Lafcadio Hearn, « Rokuro-Kubi », dans Kwaidan: Stories and Studies of Strange Things (1904) — Project Gutenberg (eBook n° 1210) Niv. 1
- Yokoyama Yasuko, « Yōkai et études culturelles comparées : autour du rokurokubi » (妖怪と比較文化研究――轆轤首を中心に), ICU Hikaku bunka 36 (2004), p. 121-123 — International Christian University Niv. 2
- Mori Nobutoshi, « Superstitions d'une époque non scientifique : le rokurokubi » (非科學時代の迷信 一、轆轤頸), Fūzoku kenkyū 15-16 (1918), transcription de Hagiwara Yoshio (2004) — Université Komazawa Niv. 2
- Li Yan et Xie Weidong, « La tête et le corps sont-ils interchangeables ? Les relations entre tête et corps dans les récits de la Chine ancienne », International Journal of Chinese & Comparative Philosophy of Medicine XVI:1 (2018), p. 29-43 — Hong Kong Baptist University Niv. 2
- Base de données de référence collaborative, question n° 1000377426 sur la rokurokubi (réponse de la bibliothèque municipale d'Ono, citant Komatsu Kazuhiko éd., Nihon yōkaigaku taizen, 2003) — Bibliothèque nationale de la Diète Niv. 3
- 轆轤首 (rokurokubi) : articles du Nihon kokugo daijiten et du Daijisen — Kotobank Niv. 3
- Toriyama Sekien's Gazu hyakki yagyō (chronique de la NDL Image Bank) — Bibliothèque nationale de la Diète Niv. 3
- Katsushika Hokusai, Hokusai manga vol. 12 (1834) : planche de têtes volantes (exposition virtuelle de séminaire, 2020) — Ritsumeikan University — Art Research Center Niv. 4
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