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Dybbuk

Europe orientale;Moyen-Orient · Époque moderne

Folklore du monde Esprit critique et perception

Bilan · Croyance religieuse et folklorique documentée depuis le XVIe siècle ; devenue un classique du théâtre et du cinéma yiddish Dossier approfondi8 min de lecture · rédigé le 20 octobre 2026 · mis à jour le 20 octobre 2026

Dans les traditions juives d'Europe de l'Est, le dibbouk est l'âme d'un mort qui entre dans le corps d'un vivant, s'attache à lui et parle par sa bouche. Le mot n'apparaît dans les livres qu'au XVIIe siècle, mais les récits de possession et d'exorcisme sont plus anciens. En 1920, la pièce de S. An-ski, Le Dibbouk, fait de cette croyance un classique du théâtre yiddish. En 1937, un film tourné en Pologne la porte à l'écran, à la veille de la destruction du monde qu'il montrait.

Une âme qui s'accroche aux vivants

Dans les traditions juives d'Europe de l'Est, le dibbouk est un esprit qui pénètre dans le corps d'une personne vivante. Gershom Scholem, grand historien de la mystique juive, le définit dans l'Encyclopaedia Judaica comme un esprit mauvais qui entre dans une personne, s'attache à son âme, provoque chez elle une maladie mentale et parle par sa bouche.

Le mot vient de l'hébreu. Il abrège l'expression dibbuk me-ru'ah ra'ah, « l'attachement d'un esprit mauvais ». Le verbe davok, « s'attacher », revient souvent dans la littérature de la Kabbale. Selon Scholem, le terme n'est entré dans les livres qu'au XVIIe siècle ; il venait de la langue parlée des Juifs d'Allemagne et de Pologne. Avant cela, les textes parlaient simplement d'« esprit mauvais ».

Du démon à l'âme errante

Les récits d'esprits qui entrent dans les vivants sont anciens. Scholem en signale dès l'époque du Second Temple et dans le Talmud. Au départ, l'esprit possesseur est un démon. Puis s'ajoute une autre idée : les esprits des morts restés sans sépulture deviennent eux-mêmes des démons.

Au XVIe siècle, un changement décisif se produit. La croyance se mêle à la doctrine du gilgul, la transmigration des âmes, très développée par les kabbalistes. Le dibbouk devient alors l'âme d'un mort qui, à cause de péchés graves, ne peut pas passer dans un nouveau corps. Errante, elle cherche refuge dans un vivant. Sa présence était souvent comprise comme le signe d'un péché caché chez la personne possédée.

L'historien J. H. Chajes, de l'université de Haïfa, a consacré à ces récits un livre publié en 2012 par University of Pennsylvania Press. Il montre que les récits de possession réapparaissent dans les sources juives aux XVIe et XVIIe siècles, après une absence de près de deux mille ans, d'abord au Proche-Orient, puis vers l'Ouest. Cette période est aussi celle des grandes chasses aux sorcières en Europe, et Chajes compare les cas juifs aux possessions chrétiennes et musulmanes.

Les exorcistes et les femmes

Selon Scholem, les écrits des disciples du kabbaliste Isaac Louria contiennent des récits d'exorcisme et de véritables procès-verbaux. Des manuscrits donnent des instructions détaillées pour chasser l'esprit. Les exorcistes, appelés ba'alei shem (« maîtres du Nom ») ou hassidim accomplis, devaient à la fois délivrer la personne possédée et sauver l'âme errante, en lui procurant une « réparation » (tikkun).

Chajes étudie aussi les techniques magiques des exorcistes, et il distingue des possessions bienveillantes et malveillantes. Il insiste sur un point : la possession était une pratique religieuse ouverte aux femmes, et souvent dominée par elles. Pour lui, ces récits obligent à revoir la place des femmes dans la mystique juive. Il montre enfin comment, à Amsterdam au XVIIe siècle, ces récits ont servi d'arguments contre un scepticisme croissant.

Scholem, écrivant en historien, estimait que ces phénomènes avaient sans doute une base réelle dans ce que la médecine de son temps appelait l'hystérie, et parfois dans la schizophrénie. Ce jugement reflète les catégories psychiatriques du XXe siècle ; il ne dit rien de la valeur religieuse de la croyance.

An-ski, l'ethnographe du shtetl

Le dibbouk est devenu célèbre grâce à un écrivain, S. An-ski, de son vrai nom Shloyme-Zanvl Rapoport, né en 1863. La biographie que lui a consacrée Gabriella Safran en 2010, chez Harvard University Press, le décrit comme un homme aux identités multiples : journaliste, ethnographe, militant radical, dramaturge et organisateur de secours pendant la guerre. Il voyage de Vitebsk à Saint-Pétersbourg, à Paris et jusque dans l'Autriche-Hongrie en guerre, partagé entre culture juive et culture russe, et soucieux de sauver la culture populaire juive.

Selon l'institut YIVO, An-ski a écrit la pièce entre 1912 et 1917. L'idée lui serait venue pendant qu'il dirigeait une expédition folklorique juive dans les petites villes d'Europe de l'Est, expédition interrompue par la Première Guerre mondiale. La pièce reflète sa connaissance des coutumes religieuses et culturelles du shtetl. L'Encyclopaedia Judaica la date de 1916 ; ces écarts tiennent sans doute aux étapes successives de l'écriture, que nos sources ne détaillent pas.

An-ski meurt le 8 novembre 1920, à 57 ans, dans une station thermale près de Varsovie, selon Culture.pl. Il ne verra pas sa pièce jouée.

Le Dibbouk au théâtre

La pièce s'intitulait d'abord Tsvishn tsvey veltn, « Entre deux mondes ». La Britannica en résume l'intrigue. Le jour de son mariage, Léa est possédée par un dibbouk. C'est l'âme de Hanan, un jeune étudiant hassidique qui l'aimait et qui est mort en apprenant qu'elle était promise à un autre. Le dibbouk ne peut être chassé que par un exorcisme, et il refuse d'abord de partir. Il finit par céder, et Léa meurt ; son âme rejoint celle de Hanan.

La pièce est créée le 9 décembre 1920 par la Troupe de Vilna, au théâtre Elizeum de Varsovie, un mois après les funérailles de l'auteur. Elle est publiée l'année suivante. En 1922, la troupe hébraïque Habima la monte à Moscou, dans une mise en scène d'Evgueni Vakhtangov, avec Hanna Rovina dans le rôle de Léa. Scholem qualifie cette production de date importante. Pour le YIVO, Le Dibbouk est l'une des pièces les plus jouées de toute l'histoire du théâtre juif.

La pièce a aussi inspiré des opéras et des ballets, comme Il Dibuk de Lodovico Rocca, créé à la Scala en 1934, selon l'Encyclopaedia Judaica.

Le film de 1937

En 1937, le réalisateur Michał Waszyński adapte la pièce au cinéma, en Pologne. Le film, Der Dibuk, est en yiddish, en noir et blanc, et dure 123 minutes. Le scénario est d'Alter Kacyzne et Mark Arnshteyn. Selon Culture.pl, il a été tourné à Kazimierz Dolny, et il compte parmi les meilleurs films yiddish jamais réalisés.

Le National Center for Jewish Film en conserve une restauration numérique, avec de nouveaux sous-titres anglais traduits par David Roskies et Sylvia Fuks Fried. La distribution réunit Leon Liebgold (Hanan), Lili Liliana (Léa) et Avrom Morewski (le tsaddik de Miropole). Le YIVO souligne que le film a mobilisé les meilleurs talents du judaïsme polonais, et que ses chants et ses danses évoquent la culture du shtetl à la veille de la Seconde Guerre mondiale, qui allait l'anéantir.

Ce que les sources permettent de dire

Les sources documentent une croyance religieuse précise, son histoire depuis le XVIe siècle, ses rites d'exorcisme et la place qu'y tenaient les femmes. Elles documentent aussi sa transformation en œuvre d'art par An-ski, puis par le théâtre et le cinéma.

Pour les croyants, la réalité des âmes errantes et de la transmigration relève de la foi et reste hors du champ de la preuve. Ce que l'on peut étudier, ce sont les récits, les procès-verbaux d'exorcisme et le contexte social des personnes dites possédées. Les lectures psychiatriques proposées au XXe siècle sont des hypothèses : elles ne peuvent pas être vérifiées sur des cas connus seulement par des récits anciens.

Les explications examinées

Retenue
Croyance religieuse liée à la transmigration des âmes dans la Kabbale

Histoire documentée par Scholem et Chajes ; la réalité de l'âme errante relève de la foi.

Plausible
Possession comme pratique religieuse et sociale, notamment pour les femmes

Thèse de Chajes (2012), fondée sur les récits des XVIe-XVIIe siècles.

Débattue
Troubles psychiques (hystérie, schizophrénie) interprétés comme possession

Hypothèse de Scholem ; catégories du XXe siècle, invérifiables sur des récits anciens.

Retenue
Figure littéraire fixée par la pièce d'An-ski et le film de 1937

Pièce créée en 1920, film tourné en 1937 ; sources concordantes.

Questions ouvertes

  • Quelle part des matériaux de l'expédition ethnographique d'An-ski se retrouve dans la pièce ?
  • Pourquoi les sources donnent-elles des dates différentes pour l'écriture de la pièce (1912-1917, 1916) ?

Sources

Meilleure source : niveau 1 (source primaire) · barème de la charte éditoriale.

  1. Der Dibuk (The Dybbuk), film de Michał Waszyński (Pologne, 1937), restauration numérique — National Center for Jewish Film Niv. 1
  2. Gershom Scholem, « Dibbuk (Dybbuk) », Encyclopaedia Judaica (2008) — Jewish Virtual Library Niv. 3
  3. J. H. Chajes, Between Worlds: Dybbuks, Exorcists, and Early Modern Judaism (2012) — University of Pennsylvania Press (De Gruyter Brill) Niv. 2
  4. Gabriella Safran, Wandering Soul: The Dybbuk's Creator, S. An-sky (2010) — Harvard University Press (De Gruyter Brill) Niv. 2
  5. The Dybbuk (article) — Encyclopaedia Britannica Niv. 3
  6. Sto Lat, « Dybbuk »! Celebrating & Commemorating the Classic Yiddish Play — Culture.pl (Institut Adam Mickiewicz) Niv. 3
  7. The Dybbuk : présentation d'une projection — YIVO Institute for Jewish Research (Vilna Online Collections) Niv. 3

Rédigé — relecture humaine recommandée avant publication · relecture humaine : en attente. Les statuts « retenue », « plausible », « débattue » et « écartée » décrivent l'état des preuves, pas une opinion sur les croyances.

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