Dame blanche
Europe · Moyen Âge–présent
Folklore du monde Esprit critique et perception
Une femme vêtue de blanc apparaît dans les couloirs d'un château, au bord d'un gué ou au bord d'une route. En Allemagne, la « Weiße Frau » annonçait la mort dans les familles princières, dont les Hohenzollern. En Normandie, les dames blanches demandaient aux passants de danser avec elles. Aujourd'hui, la dame blanche est surtout une auto-stoppeuse fantôme. Sous un même nom, ce dossier suit des figures différentes, de la légende savante à la rumeur moderne.
Une couleur pour l'au-delà
« Dame blanche » n'est pas le nom d'un seul personnage. C'est un nom commun, donné à des femmes vêtues de blanc que l'on dit apparaître dans des lieux précis : un château, un gué, un pont, une route. Le blanc évoque la robe, le linceul ou le voile. Selon les régions et les époques, la dame blanche est une fée, un spectre de famille, une âme en peine ou une auto-stoppeuse.
À la fin du XIXe siècle, le Dictionary of Phrase and Fable du révérend E. Cobham Brewer réunit déjà plusieurs de ces figures sous un même article : les dames blanches de Normandie, la Dame blanche des princes allemands et, pour l'Irlande, la banshee. Ce rapprochement est commode, mais il ne prouve pas une origine commune. Ce dossier présente donc chaque tradition séparément, avec ses propres sources.
Les fées des gués de Normandie
En Normandie, les dames blanches sont d'abord des fées. Brewer les décrit comme « une espèce de fées de Normandie » qui guettent dans les ravins, aux gués, sur les ponts et dans les passages étroits. Elles demandent au voyageur de danser avec elles. S'il répond poliment, tout va bien. S'il refuse, elles le saisissent et le jettent dans un fossé.
Brewer cite aussi un texte de Guillaume d'Auvergne daté de 1248. Il y est question d'une dame appelée Abundia, que l'on croyait apporter l'abondance aux maisons qu'elle visitait. Brewer range cette dame parmi les fées, sans dire clairement qu'elle est une dame blanche.
Aujourd'hui, la région valorise ces légendes. L'office Normandie Tourisme propose ainsi une « Voie des légendes », où l'abbaye de Mortemer passe pour hantée par « le fantôme de Mathilde la Dame Blanche ».
La Weiße Frau des Hohenzollern
En Allemagne, la Weiße Frau est surtout un spectre de château. Une légende rapportée par Ernst Jaedicke, d'après W. Schwartz, la place dans le château de Berlin, résidence des Hohenzollern. Elle porte une robe blanche et un long voile de veuve. La nuit, elle traverse gravement les couloirs. Si on la salue, elle incline la tête, mais elle ne dit jamais un mot. Avant les fêtes, on l'entend ranger. Elle punit les domestiques négligents et les blasphémateurs. Les nourrices l'ont vue près des berceaux. Quand elle porte des gants noirs, c'est qu'une mort approche.
La légende lui donne une origine précise. Elle serait une comtesse d'Orlamünde, veuve, qui aurait aimé Albrecht le Beau, burgrave de Nuremberg et membre de la famille Hohenzollern. Croyant que ses enfants étaient un obstacle au mariage, elle les aurait fait tuer, ou les aurait tués elle-même. Son âme errerait depuis pour expier sa faute.
L'Administration des châteaux de Bavière raconte la même histoire à propos de la Plassenburg, où la Weiße Frau serait apparue pour la première fois. On l'identifie à Kunigunde d'Orlamünde. Selon la légende, elle aurait mal compris une phrase d'Albrecht sur « quatre yeux » qui gênaient leur union : il parlait de ses parents, elle crut qu'il parlait de ses deux enfants. Après sa mort, elle aurait annoncé les deuils et les malheurs aux descendants des Hohenzollern.
Le livret de l'Administration corrige la légende sur plusieurs points. Le comte Otto d'Orlamünde, mari de Kunigunde, est mort en 1340, et la Plassenburg est passée aux Hohenzollern la même année. Otto et Kunigunde n'avaient pas d'enfants. Kunigunde a fondé le couvent de Himmelthron, près de Nuremberg, et y est devenue religieuse. Le crime au cœur de la légende n'a donc aucune base connue.
Berthe, Bohême et Perchta
D'autres Dames blanches hantent les châteaux d'Europe centrale. Brewer décrit « un être vêtu de blanc, qui apparaît dans le château des princes allemands pour annoncer une mort ». Elle porte des clés. Sa première apparition rapportée daterait du XVIe siècle. Brewer la nomme Berthe de Rosenberg et la relie au château de Neuhaus, en Bohême. Elle aurait parlé deux fois : en décembre 1628, pour dire « J'attends le jugement », et à Neuhaus, pour annoncer l'heure. Brewer ajoute qu'elle serait apparue pour la dernière fois en 1879, juste avant la mort d'un prince Waldemar. Ces dates viennent d'un dictionnaire du XIXe siècle et n'ont pas été vérifiées dans les archives.
Le nom de Berthe fait penser à Perchta, ou Berchta, autre figure féminine du folklore germanique, sur laquelle nous n'avons pas consulté d'étude savante. Les frères Grimm, dès 1816, intitulent une de leurs légendes « Frau Berta oder die weiße Frau », « Dame Berthe ou la Dame blanche », juste avant une autre intitulée « Die wilde Berta kommt », « Berthe la sauvage arrive ». Ce rapprochement est donc ancien. Il ne permet pas, à lui seul, d'affirmer que toutes les Dames blanches descendent de Perchta.
Ces récits ont intéressé les savants. En 1931, Martin Wähler publie à Erfurt une étude intitulée Die weiße Frau, avec un sous-titre qui annonce sa lecture : la croyance populaire au « cadavre vivant ».
La dame blanche des routes
Au XXe siècle, la dame blanche change de décor. Elle quitte les châteaux pour les routes. Dans la version la plus connue, un automobiliste prend en stop une jeune femme vêtue de blanc, qui parle peu. Au bout du trajet, ou dans un virage dangereux, elle a disparu. Plus tard, il apprend qu'elle est morte depuis longtemps, souvent dans un accident au même endroit.
Les folkloristes appellent ce récit « l'auto-stoppeur disparu ». Selon Aleksandra Brzostek-Przybyszewska, les chercheurs américains Richard Beardsley et Rosalie Hankey ont réuni, dans les années 1940, plus de soixante-dix versions recueillies aux États-Unis. Ils les ont classées en quatre types et ont conclu qu'il s'agissait d'une histoire moderne, apparue vers les années 1920. En 1981, le folkloriste Jan Harold Brunvand, de l'université de l'Utah, en fait le titre de son livre The Vanishing Hitchhiker. Le magazine Time le présente alors comme l'un des récits populaires les plus tenaces d'Amérique. Selon Brzostek-Przybyszewska, Brunvand fait remonter l'histoire aux années 1870, et ses principaux types se retrouvent aux États-Unis et en Europe.
En France, ce récit a pris le nom de « dame blanche ». Le motif est devenu assez familier pour nourrir la fiction : en 2016, un épisode de la série Alex Hugo, diffusé par France Télévisions, part d'un accident mortel après lequel un témoin croit avoir vu une silhouette blanche dans la voiture. Nous n'avons pas trouvé d'enquête sérieuse confirmant un cas précis d'auto-stoppeuse fantôme sur une route française.
Ce que les sources permettent de dire
Les sources montrent un motif très répandu en Europe, mais pas une tradition unique. La fée normande qui demande une danse, le spectre qui annonce la mort chez les Hohenzollern et l'auto-stoppeuse des routes modernes ont en commun la couleur blanche, la femme et le lieu de passage. Leurs histoires et leurs fonctions sont différentes.
Dans le cas allemand, les documents historiques contredisent la légende : la comtesse d'Orlamünde n'avait pas d'enfants. Dans le cas moderne, les folkloristes décrivent une rumeur qui circule d'un pays à l'autre et s'adapte à chaque route. Aucune apparition de dame blanche n'a jamais été vérifiée. Pour ceux qui disent l'avoir vue, l'expérience relève du vécu personnel et reste hors du champ de la preuve.
Les explications examinées
Attesté par les recueils de légendes du XIXe siècle et par les études sur les légendes modernes.
Le spectre annonce la mort des seuls membres de la famille ; fonction difficile à démontrer directement.
Rapprochement fait par les Grimm dès 1816 ; filiation non démontrée.
Plus de soixante-dix versions classées dans les années 1940 ; études de Brunvand.
Selon l'Administration des châteaux de Bavière, le couple n'avait pas d'enfants.
Aucun cas vérifié ; hors du champ de la preuve.
Questions ouvertes
- Que disent exactement les textes de 1816 des Grimm sur la Weiße Frau et sur Frau Berta ?
- Quand le nom de « dame blanche » a-t-il été appliqué en France à l'auto-stoppeuse fantôme ?
Sources
Meilleure source : niveau 1 (source primaire) · barème de la charte éditoriale.
- Jacob et Wilhelm Grimm, Deutsche Sagen, Berlin, Nicolaische Buchhandlung, 1816 (premier volume) — Project Gutenberg (eBook n° 76558) Niv. 1
- Ernst Jaedicke, « Die weiße Frau in dem Schlosse zu Berlin », dans Deutsche Sagen (d'après W. Schwartz) — Projekt Gutenberg-DE Niv. 1
- E. Cobham Brewer, « White Ladies », dans Dictionary of Phrase and Fable (édition révisée en 1895) — From Old Books Niv. 1
- Entdeckerheft Plassenburg (livret pédagogique, avril 2024) — Bayerische Schlösserverwaltung Niv. 3
- Martin Wähler, Die weiße Frau: vom Glauben des Volkes an den lebenden Leichnam, Erfurt, 1931 (notice de la copie numérique) — Technische Informationsbibliothek (TIB) Hannover Niv. 3
- Voie des légendes (V2701) — Normandie Tourisme Niv. 3
- Aleksandra Brzostek-Przybyszewska, « Znikający autostopowicz "made in China" », Nowa Polityka Wschodnia 3 (34), 2022, p. 171-186 — Nowa Polityka Wschodnia Niv. 2
- Donald Morrison, compte rendu de J. H. Brunvand, The Vanishing Hitchhiker, Time, 9 novembre 1981 — TIME Niv. 4
- Alex Hugo : La Dame blanche (présentation de l'épisode, 2016) — France Télévisions Niv. 4
Rédigé — relecture humaine recommandée avant publication · relecture humaine : en attente. Les statuts « retenue », « plausible », « débattue » et « écartée » décrivent l'état des preuves, pas une opinion sur les croyances.