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AX-066 · folklore

Chasse sauvage

Europe du Nord et centrale · Moyen Âge–présent

Folklore du monde

Bilan · Croyance largement attestée en Europe ; aucune observation vérifiable Dossier approfondi9 min de lecture · rédigé le 20 octobre 2026 · mis à jour le 20 octobre 2026

Par les nuits d'hiver, une troupe de cavaliers et de chiens traverse le ciel dans un grand vacarme : c'est la Chasse sauvage. En Allemagne, on disait que Wotan la menait ; en Normandie, c'était la « mesnie Hellequin » ; en Norvège, l'oskoreia. Un moine normand en a laissé dès le XIIe siècle un récit détaillé, et Shakespeare en a tiré son chasseur fantôme, Herne. Ce dossier suit cette armée des morts à travers les textes, sans prétendre trancher ce que les témoins ont cru voir.

Une armée qui passe dans la nuit

La Chasse sauvage est une troupe de cavaliers, de chiens et d'âmes qui traverse le ciel ou les forêts, surtout pendant les nuits d'hiver. Selon le projet de l'Université de Turin consacré aux fêtes de l'année, des textes littéraires la décrivent à partir du XIe siècle en France, en Espagne, en Italie, en Allemagne, en Grande-Bretagne et en Scandinavie.

Elle porte de nombreux noms : « Wilde Jagd » et armée furieuse en allemand, « mesnie Hellequin » et « mesnie furieuse » en ancien français, « chasse Arthur », « caccia selvaggia » en italien, ou encore l'expression latine exercitus antiquus, « l'armée ancienne ». On y voit souvent une troupe de morts, en particulier de ceux qui sont morts trop tôt : soldats tués au combat, enfants morts sans baptême. Ses chefs changent selon les lieux : Herlechinus, Wotan, Odin ou le roi Arthur.

Le témoignage d'Orderic Vital (1091)

Le récit médiéval le plus détaillé vient d'Orderic Vital, moine de l'abbaye normande de Saint-Évroult. Dans le livre VIII de son Histoire ecclésiastique, il rapporte qu'au début de janvier 1091, un jeune prêtre nommé Gauchelin rentrait seul, la nuit, après avoir visité un malade près de Bonneval, dans le diocèse de Lisieux. Selon Andrew Joynes, le prêtre croit d'abord voir passer une troupe de soldats qui va rejoindre l'armée de Robert de Bellême.

Un géant armé d'une massue l'arrête, et le défilé commence. D'abord des gens à pied, chargés de butin : moutons, vêtements, meubles. Parmi eux, des voisins morts depuis peu, qui gémissent sous leurs peines. Puis des civières, des clercs et des évêques en robes noires qui demandent des prières, enfin une armée de chevaliers tout en noir et en flammes. Gauchelin se dit alors : « C'est sans doute la familia Herlechini », la troupe d'Herlechin, dont il avait entendu parler sans y croire.

Il veut emporter un cheval comme preuve, mais l'animal brûle et glace sa main. Un chevalier mort, Guillaume de Glos, lui demande de transmettre un message à sa famille au sujet d'un moulin mal acquis, puis le saisit à la gorge. Son propre frère, Robert, mort lui aussi, le délivre et lui décrit ses souffrances. Gauchelin tombe malade une semaine, puis raconte tout à l'évêque de Lisieux. Orderic affirme tenir l'histoire de la bouche même du prêtre et avoir vu la marque laissée sur son visage. Le texte publié par Latinitium est une version un peu abrégée.

Pour Joynes, le nom d'Hellequin pourrait venir de l'ancien français hèle-chien, « chien de chasse », ou d'un diminutif de Helle, l'enfer en allemand. Aucune de ces origines n'est prouvée. Le récit d'Orderic n'est pas une simple histoire de fantômes : c'est une leçon morale. Les morts expient les fautes de leur vie, comme le pillage ou la violence des chevaliers. L'historien Jean-Claude Schmitt parle d'une sorte de « purgatoire itinérant ».

D'autres témoins médiévaux

En Angleterre, la Chronique de Peterborough rapporte un autre épisode. Au printemps 1127, Henri de Poitou est imposé comme abbé de Peterborough. Selon l'historienne Eleanor Parker, des chasseurs fantômes sont alors signalés dans les bois entre Peterborough et Stamford. Hommes et chiens sont noirs, montés sur des chevaux noirs et des boucs noirs. Les apparitions durent de Carême à Pâques. Parker y voit le plus ancien témoignage anglais de la Chasse sauvage. Henri doit renoncer à l'abbaye en 1132.

D'autres auteurs des XIIe et XIIIe siècles connaissent le thème. Gautier Map raconte l'histoire du roi Herla, qui revient d'une noce chez un roi nain et ne doit pas descendre de cheval : un de ses hommes qui pose pied à terre tombe en poussière. Gervais de Tilbury rattache une chasse fantôme à la légende du roi Arthur. Au XIIe siècle aussi, une mosaïque de la cathédrale d'Otrante, en Italie, montre Arthur chevauchant une chèvre. Pour Schmitt, Hellequin, Herla et Arthur sont des noms différents d'un même roi des morts ; plus tard, les prédicateurs l'ont remplacé par le diable.

Wotan et le « wütende heer » de Grimm

Au XIXe siècle, le savant allemand Jacob Grimm rassemble dans sa Mythologie allemande des dizaines de récits populaires. Il appelle cette troupe le « wütende heer », l'armée furieuse. Il écrit que Wuotan, dieu de la guerre et de la victoire, chevauche à sa tête. En Poméranie et dans le Holstein, on dit « Wode jaget », Wode chasse. En Westphalie, le chasseur s'appelle Hackelberg ou Hackelbernd. Selon Grimm, la troupe passe surtout pendant les douze nuits qui vont de Noël à l'Épiphanie.

Les récits mettent en garde contre ceux qui se moquent de la chasse. Dans le Harz, un charpentier crie « hoho » sur son passage ; un énorme quartier de cheval tombe dans sa cheminée, et il meurt. Le fidèle Eckhart, lui, marche devant la troupe pour avertir les gens, avec la déesse Holda. Grimm en conclut qu'il existe un lien entre l'armée furieuse et l'ancien dieu Wuotan. Cette idée a beaucoup marqué, mais elle reste une hypothèse : elle repose sur des récits recueillis des siècles après la christianisation.

Herne, le chasseur de Windsor

En Angleterre, la figure la plus connue est Herne le chasseur. Dans Les Joyeuses Commères de Windsor, écrites vers 1597, Mistress Page raconte « un vieux conte » : Herne, autrefois garde de la forêt de Windsor, tourne tout l'hiver, à minuit, autour d'un chêne, avec de grandes cornes. Il dessèche l'arbre, ensorcelle le bétail, fait donner du sang aux vaches et secoue une chaîne.

Selon la Royal Shakespeare Company, c'est la première mention écrite de Herne ; on ne sait donc pas si le conte existait avant la pièce. La légende a ensuite grandi. En 1792, Samuel Ireland propose que Herne était un garde déchu qui s'était pendu au chêne. En 1843, le romancier William Harrison Ainsworth raconte qu'il avait reçu des bois de cerf du diable. Certains auteurs rapprochent Herne de la Chasse sauvage, d'Odin ou du dieu celte Cernunnos ; d'autres pensent à un braconnier réel, Richard Horne. Aucune de ces pistes n'est démontrée.

L'oskoreia norvégienne

En Norvège, la tradition parle de l'oskoreia, ou åsgårdsrei. Selon le Store norske leksikon, c'est une troupe bruyante d'esprits qui chevauche dans les airs autour de Noël, sur des chevaux crachant le feu. On y trouve surtout des morts qui n'avaient mérité ni le ciel ni l'enfer : ivrognes, meurtriers, menteurs. La troupe pouvait enlever des gens, épuiser les chevaux pendant la nuit et boire la bière de Noël. Pour s'en protéger, on posait de l'acier au-dessus des portes et l'on traçait des croix. La forme åsgårdsrei, qui évoque Ásgard, le séjour des dieux, est plus tardive ; l'origine du mot oskoreia reste incertaine.

Ce que les sources permettent de dire

Aucune observation de la Chasse sauvage n'a pu être vérifiée. Ce que les textes documentent, c'est une croyance très répandue dans l'Europe du Nord et du Centre, des récits de clercs qui en font une leçon morale sur le sort des morts, puis des contes populaires recueillis au XIXe siècle. La réalité de cette troupe surnaturelle reste hors du champ de la preuve.

Le lien direct avec Wotan, proposé par Grimm, est discuté. Les récits montrent aussi que la croyance se jouait : en 1688, à Francfort, des jeunes gens tiraient de maison en maison un chariot couvert de branches en imitant la troupe furieuse du « vieil Eckhart ».

Les explications examinées

Retenue
Croyance chrétienne médiévale sur les morts qui expient leurs fautes

Récit d'Orderic Vital et lecture de Jean-Claude Schmitt (« purgatoire itinérant »).

Débattue
Héritage d'un ancien culte de Wotan ou d'Odin

Thèse de Grimm ; repose sur des récits recueillis longtemps après la christianisation.

Plausible
Récits servant à exprimer un conflit local (abbé impopulaire de Peterborough)

Apparitions signalées juste après l'arrivée d'un abbé imposé, en 1127.

Plausible
Rites et mascarades imitant la troupe des morts

Mascarade de Francfort en 1688 ; lien général avec les récits non démontré.

Écartée
Existence réelle d'une troupe de morts dans le ciel

Aucune observation vérifiable ; la croyance reste hors du champ de la preuve.

Questions ouvertes

  • Le récit de Peterborough en 1127 visait-il à critiquer l'abbé Henri de Poitou ?
  • Le conte de Herne existait-il à Windsor avant la pièce de Shakespeare ?

Sources

Meilleure source : niveau 1 (source primaire) · barème de la charte éditoriale.

  1. Jacob Grimm, Teutonic Mythology, trad. James S. Stallybrass, vol. III (Londres, 1883), p. 916-918 : le « wütende heer » (extrait transcrit) — germanicmythology.com Niv. 1
  2. Orderic Vital, Histoire ecclésiastique, livre VIII : la vision du prêtre Gauchelin (texte latin abrégé et traduction, éd. Daniel Pettersson) — Latinitium Niv. 1
  3. William Shakespeare, The Merry Wives of Windsor, acte IV, scène 4 — Folger Shakespeare Library Niv. 1
  4. Andrew Joynes, « The Ecclesiastical History of Orderic Vitalis », dans Medieval Ghost Stories: An Anthology of Miracles, Marvels and Prodigies (2001), p. 66-73 — Boydell & Brewer / Cambridge Core Niv. 2
  5. Le porte dell'anno : le monde des morts au Moyen Âge (armée furieuse et chasse sauvage) — Université de Turin Niv. 3
  6. Herne the Hunter — Royal Shakespeare Company Niv. 3
  7. Ane Ohrvik, Olav Bø et al., « oskoreia » — Store norske leksikon Niv. 3
  8. Eleanor Parker, « The Wild Hunt in England » — History Today Niv. 4
  9. Karin Murray-Bergquist, article sur les chasses sauvages médiévales (The Medieval Magazine, 2020) — Medievalists.net Niv. 4

Rédigé — relecture humaine recommandée avant publication · relecture humaine : en attente. Les statuts « retenue », « plausible », « débattue » et « écartée » décrivent l'état des preuves, pas une opinion sur les croyances.

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