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Bilan · Récits de foi et de folklore ; aucun cas vérifiable ; l'Église ne se prononce pas sur leur réalité Dossier approfondi8 min de lecture · rédigé le 20 octobre 2026 · mis à jour le 20 octobre 2026

Être à deux endroits à la fois : c'est ce qu'on appelle la bilocation. Des récits pieux l'attribuent à plusieurs saints catholiques, d'Antoine de Padoue à Padre Pio. Une religieuse espagnole, María de Ágreda, aurait ainsi prêché aux Amérindiens du Nouveau-Mexique sans quitter son couvent. Le folklore européen connaît aussi le « double » d'une personne vivante. Ces récits comptent pour beaucoup de croyants. Ils n'ont jamais pu être vérifiés, et l'Église elle-même reste prudente.

Être à deux endroits à la fois

Le mot bilocation vient du latin bis, « deux fois », et locatio, « lieu ». Il désigne la présence d'un même être en deux lieux séparés au même moment. Dans les récits, une personne est vue en train de prier, de prêcher ou de consoler un malade loin de chez elle, alors que d'autres témoins assurent qu'elle n'a pas quitté sa cellule ou son couvent.

Ces récits appartiennent surtout à la tradition catholique, où ils figurent dans des vies de saints. On les rencontre aussi dans le folklore européen sous la forme du « double ». Pour les croyants, ils relèvent de la foi et de la grâce divine. Cette dimension reste hors du champ de la preuve. Ce dossier examine ce que les sources historiques permettent d'établir sur ces récits.

Une prudence ancienne dans l'Église

L'Église catholique n'a jamais fait de la bilocation un article de foi. L'article « Bilocation » de la Catholic Encyclopedia, publié en 1907, aborde surtout une question de théologie liée à la présence du Christ dans l'eucharistie. Il rappelle que presque tous les philosophes catholiques jugent la bilocation d'un corps physiquement impossible, « contraire à toutes les conditions de la matière » connues.

Les théologiens se divisent sur la question de savoir si Dieu pourrait la permettre. Thomas d'Aquin et d'autres auteurs refusent qu'un corps soit présent de la même façon en deux lieux. Selon eux, les récits de bilocation dans la vie des saints s'expliquent par des images ou des apparitions, et non par un dédoublement du corps. L'article ne cite aucune décision officielle de l'Église sur la réalité de ces récits.

Cette prudence se retrouve dans les cas examinés plus bas. Padre Pio a fait l'objet de plusieurs enquêtes avant d'être canonisé. Pour María de Ágreda, un évêque engagé dans sa cause précise que la béatification ne dépend pas des apparitions qui lui sont attribuées. Les récits de bilocation restent ainsi en marge de ce que l'Église examine officiellement.

Antoine de Padoue et Alphonse de Liguori

Antoine de Padoue, né à Lisbonne en 1195 et mort le 13 juin 1231, est l'un des saints les plus populaires. Il a été inscrit au calendrier des saints dès le 30 mai 1232. La Catholic Encyclopedia rapporte qu'un Jeudi saint, alors qu'il prêchait à Limoges, il se souvint qu'il devait chanter une leçon à l'office. Il serait apparu au même moment parmi les frères au chœur, puis aurait repris son sermon. L'encyclopédie reconnaît elle-même que certains miracles qui lui sont attribués sont sans doute légendaires.

Alphonse de Liguori, né près de Naples en 1696 et mort en 1787, a fondé la congrégation des Rédemptoristes en 1732. Il a été canonisé en 1839 et déclaré docteur de l'Église en 1871. Selon la même encyclopédie, le 21 septembre 1774, il tomba dans une transe à Arienzo et fut « présent en esprit » au chevet du pape Clément XIV, qui mourait à Rome. Le texte parle d'une présence en esprit, pendant une transe, et non d'un déplacement physique.

María de Ágreda et la « Dame en bleu »

Le cas le plus documenté est celui de María de Ágreda, religieuse franciscaine née en 1602 dans le village d'Ágreda, en Espagne. Selon les historiens Richard et Shirley Flint, elle affirma que, de 1620 à 1623, des anges la portaient chez les Jumanos, un peuple des plaines de l'actuel Nouveau-Mexique, où elle prêchait. Elle ne quitta jamais l'Espagne.

De leur côté, des Jumanos racontèrent aux franciscains qu'une « dame en bleu » les avait invités à demander des missionnaires. Vers 1629, deux frères partirent vers les plaines et annoncèrent de très nombreux baptêmes. En 1630, le franciscain Alonso de Benavides présenta au roi d'Espagne un mémoire qui attribuait ces conversions aux visions de la religieuse. Il l'interrogea à Ágreda en 1631, puis remit au pape Urbain VIII, en 1634, un mémoire révisé. L'Inquisition examina ses affirmations sans trouver de quoi la condamner.

Dans les années 1650, María de Ágreda renia pourtant ces récits. Elle déclara avoir subi la pression de Benavides et de son confesseur. Sa cause de béatification est toujours ouverte. Selon un article de 2017, le Vatican ne s'est jamais prononcé de façon définitive sur la réalité de ces apparitions. L'évêque Michael Sis, cité dans cet article, précise que sa béatification ne repose pas sur elles.

Padre Pio

Padre Pio, né Francesco Forgione en 1887 à Pietrelcina, en Italie, est mort en 1968. Il est connu pour ses stigmates, apparus vers 1918. Il a été béatifié en 1999 et canonisé par Jean-Paul II en 2002. Son parcours n'a pas été simple. En 1920, le médecin et religieux Agostino Gemelli le rencontra et jugea ses stigmates « fruits de la suggestion ». En 1921, le Saint-Office confia une enquête plus complète à l'évêque Rossi, dont le rapport fut plutôt favorable. L'Église lui imposa pourtant des restrictions, notamment en 1923 et en 1931, avant de lui rendre peu à peu la liberté d'exercer son ministère.

Padre Pio disait lui-même vivre des bilocations, en général pendant la prière, sans comprendre comment elles se produisaient. L'épisode le plus cité, une apparition auprès du pape en 1933, n'est connu que par un article de presse paru en 1999. Il s'agit donc d'un récit tardif et de seconde main.

Le double du folklore et le cas Émilie Sagée

Le folklore connaît une autre forme de dédoublement : le double d'une personne vivante. En allemand, on l'appelle Doppelgänger, littéralement « celui qui marche en double ». Selon l'Oxford Companion to the Body, l'écrivain Jean Paul a glosé ce mot en 1796 dans son roman Siebenkäs. Le double y est une figure de fascination et de terreur, que Freud associera plus tard à « l'inquiétante étrangeté ».

Le cas le plus célèbre est celui d'Émilie Sagée, une institutrice française. Ses élèves auraient vu à plusieurs reprises son double. Un jour, en classe, treize élèves auraient vu « deux Mademoiselle Sagée » côte à côte. Au dîner, le double se serait tenu derrière sa chaise en imitant ses gestes. Ce récit a été publié en 1860 par l'écrivain américain Robert Dale Owen dans Footfalls on the Boundary of Another World. Dans ce livre, le chapitre « Apparitions of the Living » annonce l'histoire d'une « institutrice livonienne » qui perdit sa place ; c'est vraisemblablement celle d'Émilie Sagée, mais nous n'avons pas pu lire le passage lui-même.

Owen n'a pas assisté aux faits : il rapporte un récit de seconde main. Selon l'historien Carlos Alvarado, le cas est faible sur le plan des preuves, et des recherches récentes ont mis en doute les faits eux-mêmes.

Ce que les sources permettent de dire

Aucun cas de bilocation n'a été observé dans des conditions vérifiables. Les récits reposent sur des témoignages tardifs, sur des vies de saints écrites pour l'édification, ou sur des souvenirs rapportés de seconde main. La médecine décrit l'autoscopie, le fait de se voir soi-même dans l'espace, comme un trouble rare. Elle montre que le sentiment d'un double peut naître dans le cerveau, sans rien dire de la valeur spirituelle que les croyants donnent à ces récits.

Les explications examinées

Retenue
Récits d'édification et légendes hagiographiques transmis et enrichis avec le temps

Témoignages tardifs ; la Catholic Encyclopedia reconnaît des miracles légendaires.

Plausible
Visions, transes ou présence « en esprit » plutôt que corporelle

C'est la lecture de Thomas d'Aquin et la formulation même du récit sur Alphonse de Liguori.

Plausible
Confusions, rumeurs et pressions de l'entourage

María de Ágreda dit avoir subi la pression de Benavides et de son confesseur.

Débattue
Expériences de double d'origine neurologique (autoscopie)

Trouble décrit en médecine ; ne s'applique pas à des témoins extérieurs.

Écartée
Présence physique réelle en deux lieux

Jugée physiquement impossible même par les philosophes catholiques ; aucun cas vérifié.

Questions ouvertes

  • Que contiennent exactement les mémoires de Benavides de 1630 et de 1634 sur la « dame en bleu » ?
  • Les recherches récentes sur Émilie Sagée ont-elles retrouvé des traces d'archives de son passage dans l'école de Livonie ?

Sources

Meilleure source : niveau 1 (source primaire) · barème de la charte éditoriale.

  1. Robert Dale Owen, Footfalls on the Boundary of Another World (Philadelphie, Lippincott, 1860), texte numérisé — Internet Archive (University of California Libraries) Niv. 1
  2. Carlos S. Alvarado, « Does Something Leave the Body During OBEs? Historical Perspectives » — Society for Psychical Research, Psi Encyclopedia Niv. 3
  3. Francis Siegfried, « Bilocation », The Catholic Encyclopedia, vol. 2 (1907) — New Advent Niv. 3
  4. « St. Alphonsus Liguori », The Catholic Encyclopedia (1907) — New Advent Niv. 3
  5. « St. Anthony of Padua », The Catholic Encyclopedia (1907) — New Advent Niv. 3
  6. « Did this Spanish nun bi-locate to Texas? Vatican aims to find out » (CNA, 14 septembre 2017) — Catholic World Report Niv. 4
  7. « Padre Pio » — Society for Psychical Research, Psi Encyclopedia Niv. 3
  8. Richard Flint et Shirley Cushing Flint, « Maria de Jesus de Agreda » — New Mexico History (State Records Center and Archives) Niv. 3
  9. Alan W. Cuthbert, « Doppelgänger », The Oxford Companion to the Body (Oxford University Press) — Encyclopedia.com Niv. 3

Rédigé — relecture humaine recommandée avant publication · relecture humaine : en attente. Les statuts « retenue », « plausible », « débattue » et « écartée » décrivent l'état des preuves, pas une opinion sur les croyances.

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