Lévitation revendiquée
Monde · Moyen Âge–présent
Esprit critique et perception Canulars et fraudes
Une religieuse soulevée de terre pendant la prière, un moine qui s'envole au-dessus de l'autel, un médium victorien qui sort par une fenêtre et rentre par une autre : les récits de lévitation traversent les siècles. Ils viennent de traditions très différentes, la mystique chrétienne, le spiritisme du XIXe siècle et les spectacles de rue. Les textes permettent de suivre ces récits, de voir qui les a écrits et dans quelles conditions. Aucun n'a jamais été vérifié dans des conditions contrôlées, et les illusionnistes savent reproduire les plus célèbres.
Un corps qui quitte le sol
La lévitation, c'est l'idée qu'un être humain puisse s'élever dans les airs sans aucun appui. Les récits sont nombreux et très divers. Dans la tradition chrétienne, elle accompagne parfois l'extase de certains mystiques. Dans le spiritisme du XIXe siècle, elle devient une démonstration de séance. Dans les rues et sur les places, elle est un numéro de spectacle.
Ces trois familles de récits n'ont pas le même statut. Pour les croyants, la lévitation d'un saint est un signe religieux, et cette foi reste hors du champ de la preuve. Ce dossier ne juge pas cette foi. Il regarde ce que disent les textes, qui a vu quoi, dans quelles conditions, et combien de temps après.
Thérèse d'Ávila, la lévitatrice malgré elle
Thérèse d'Ávila est née en 1515 et morte en 1582. Religieuse carmélite, elle rédige sa Vie en 1565. Elle a été canonisée en 1622 et proclamée docteur de l'Église en 1970.
Au chapitre XX, elle distingue l'union et le ravissement. Elle écrit que, parfois, tout son corps a été touché, « au point d'être soulevé du sol ». Elle ajoute qu'elle essayait de résister, mais qu'à d'autres moments « la résistance a été impossible ». Ce qui la gênait le plus, c'était quand cela arrivait en public. Devenue prieure, elle ordonne aux religieuses de ne pas en parler, et elle supplie le Seigneur de ne plus lui accorder de faveurs visibles.
Ce texte est un témoignage personnel, écrit par une femme qui se méfiait elle-même de ces phénomènes. Il décrit une expérience vécue de l'intérieur. Il ne dit pas ce qu'un observateur aurait mesuré, ni à quelle hauteur.
Joseph de Cupertino, le moine volant
Joseph de Cupertino est né en 1603. Franciscain, il est ordonné prêtre en 1628. Selon la Catholic Encyclopedia, il entre très tôt dans des extases répétées et il est souvent « soulevé du sol », restant suspendu en l'air. Ces extases le rendent inapte au travail ordinaire.
Des envieux le dénoncent à l'Inquisition. Il est déplacé d'un couvent isolé à l'autre et meurt à Osimo en 1663. Il est béatifié en 1753 par Benoît XIV et canonisé en 1767 par Clément XIII. Les récits de ses vols nous parviennent par la tradition religieuse et hagiographique ; nous n'avons pas pu consulter les pièces de son procès de canonisation. Ils comptent pour l'histoire de la dévotion. Ils ne permettent pas de vérifier un phénomène physique.
Daniel Dunglas Home et la fenêtre de 1868
Daniel Dunglas Home, né près d'Édimbourg en 1833 et mort à Auteuil en 1886, est le médium le plus célèbre de l'époque victorienne. L'Encyclopaedia Britannica de 1911 rappelle qu'il fut expulsé de Rome comme sorcier, et qu'en 1866 une riche veuve, Mrs Lyon, lui fit don de 60 000 livres avant de le poursuivre en justice pour les récupérer ; le tribunal lui donna raison.
En décembre 1868, à Londres, Home serait sorti par la fenêtre d'une pièce, en l'air, pour rentrer par la fenêtre de la pièce voisine. Trois témoins étaient présents : Lord Lindsay, Lord Adare et le capitaine Wynne. Ce récit est devenu le plus cité de toute l'histoire de la lévitation.
En 1910, le chercheur Frank Podmore relit les témoignages de près. Lindsay affirme que la lune éclairait la pièce ; Podmore situe la séance le 13 décembre 1868, une nuit de nouvelle lune, donc sans lune visible. Lindsay était assis dos à la fenêtre. Adare écrit qu'ils ont « entendu la fenêtre s'ouvrir » et que Home est ensuite « apparu » : il décrit ce qu'il a entendu plus que ce qu'il a vu. Wynne n'a témoigné que huit ans plus tard, sans détails. Même la hauteur de la fenêtre et l'étage varient d'un récit à l'autre. Pour un épisode semblable, Podmore conclut qu'il préfère croire que Lord Lindsay s'est trompé plutôt que de croire au miracle.
Les comptes rendus de William Crookes
Le chimiste William Crookes étudie Home à partir de 1870. Il dirige alors le Quarterly Journal of Science, où il publie ses expériences en 1871, puis ses « Notes » en janvier 1874. Il décrit un accordéon neuf, acheté chez Wheatstone, placé dans une cage sous une table, qui joue alors que les mains de Home semblent immobiles. Il décrit aussi une planche reliée à une balance, dont l'aiguille descend alors que Home la touche à peine.
Sur la lévitation, Crookes écrit : « À trois reprises, je l'ai vu complètement soulevé du sol de la pièce », une fois assis dans un fauteuil, une fois à genoux sur sa chaise, une fois debout. Il ajoute qu'il existe « au moins cent cas recensés ». Ce court passage ne précise pas les contrôles appliqués pendant ces trois lévitations, et Crookes mentionne aussi des lévitations survenues dans l'obscurité.
Les illusionnistes ont proposé des méthodes simples. Le magicien Milbourne Christopher décrit ainsi une technique de séance : dans le noir, le médium retire ses chaussures en annonçant que son corps devient léger. Un assistant lui tient la main, un autre tient les chaussures, et le médium, monté sur sa chaise, les fait s'élever. Les assistants croient que le corps flotte. Rien ne prouve que Home ait utilisé ce procédé précis, mais il montre qu'un témoignage dans la pénombre ne suffit pas.
La corde indienne, un canular de journal
Dans le tour de la corde indienne, une corde s'élève toute seule, un enfant y grimpe puis disparaît. Les historiens Peter Lamont et Richard Wiseman ont montré que ce tour était presque inconnu en Occident avant les années 1890. Ibn Battuta, au XIVe siècle, décrivait déjà un numéro proche en Chine, mais ce texte n'était pas relié à l'Inde.
La célébrité du tour vient surtout d'un article du Chicago Daily Tribune paru en 1890, signé F. S. Ellmore, qui expliquait le prodige par une hypnose collective. Quatre mois plus tard, le journal reconnaissait le canular, mais ce démenti passa presque inaperçu. Lamont et Wiseman ont ensuite comparé les récits de témoins. Plus le témoin avait attendu avant de raconter, de deux à cinquante ans, plus le tour décrit était spectaculaire. Leur étude, publiée dans Nature en 1996, montre que les souvenirs s'embellissent avec le temps.
Les lévitations de rue
Aujourd'hui, dans de nombreuses villes, des artistes semblent assis dans le vide, une main posée sur un bâton. Le site de vérification Snopes explique le principe : une tige rigide, cachée dans le bâton ou dans la manche, relie le corps à une base dissimulée sous un tapis. Le poids repose sur cette structure. Les déguisements varient, mais la méthode reste la même.
Ces numéros sont des spectacles honnêtes : personne ne prétend à un miracle. Ils rappellent seulement qu'une illusion bien préparée trompe très facilement l'œil, même en plein jour.
Ce que les sources permettent de dire
Aucune lévitation humaine n'a jamais été observée dans des conditions contrôlées, avec une mesure et des précautions contre la fraude. Les récits religieux relèvent de la foi et du témoignage spirituel. Les récits spirites reposent sur des séances dans la pénombre et sur des témoins parfois contradictoires. Les récits de voyageurs, comme ceux de la corde indienne, grossissent avec le temps.
Les sources permettent en revanche de comprendre pourquoi ces récits sont si convaincants : la sincérité des témoins, le prestige de certains observateurs, la force des souvenirs et le talent des illusionnistes.
Les explications examinées
Le texte de Thérèse décrit une expérience intérieure ; le sens religieux reste hors du champ de la preuve.
Analyse de Podmore sur Home ; corrélation de Lamont et Wiseman sur la corde indienne.
Méthodes décrites par des illusionnistes ; aucune preuve directe d'une fraude précise de Home.
Article du Chicago Daily Tribune de 1890, démenti quatre mois plus tard.
Explication du canular de 1890 lui-même ; aucune base expérimentale.
Aucun cas vérifié dans des conditions contrôlées.
Questions ouvertes
- Que contiennent exactement les témoignages réunis pour le procès de canonisation de Joseph de Cupertino ?
- Quels contrôles William Crookes appliquait-il pendant les trois lévitations qu'il dit avoir vues ?
Sources
Meilleure source : niveau 1 (source primaire) · barème de la charte éditoriale.
- Thérèse d'Ávila, Vie (Libro de la vida), chapitre XX : « De la différence entre union et ravissement » (traduction anglaise) — IntraText Library Niv. 1
- Benoît XVI, audience générale du 2 février 2011 consacrée à sainte Thérèse d'Ávila — Saint-Siège (vatican.va) Niv. 3
- Francis Mershman, « Joseph of Cupertino, Saint », Catholic Encyclopedia (1907-1912) — Catholic Answers Niv. 3
- « Home, Daniel Dunglas », Encyclopaedia Britannica, 11e édition (1910-1911) — Project Gutenberg (eBook n° 39127) Niv. 3
- Frank Podmore, The Newer Spiritualism, Londres, Fisher Unwin, 1910 (chapitre II, « Levitation and the Fire Ordeal ») — Internet Archive Niv. 1
- William Crookes, Researches into the Phenomena of Modern Spiritualism, 4e édition, Los Angeles, Austin Publishing, 1922 (articles du Quarterly Journal of Science, 1871-1874) — IAPSOP Niv. 1
- Peter Lamont et Richard Wiseman, « The Rise and Fall of the Indian Rope Trick » (version auteur ; voir aussi Wiseman et Lamont, « Unravelling the Indian rope-trick », Nature 383, 1996, p. 212-213) — University of Hertfordshire Research Archive Niv. 2
- Robert T. Carroll, « levitation », The Skeptic's Dictionary — skepdic.com Niv. 4
- « How Do Levitating Street Performers Do It? » — Snopes Niv. 4
Rédigé — relecture humaine recommandée avant publication · relecture humaine : en attente. Les statuts « retenue », « plausible », « débattue » et « écartée » décrivent l'état des preuves, pas une opinion sur les croyances.