Vision au chevet des mourants
Monde · XXe–présent
Esprit critique et perception
Dans les derniers jours de leur vie, beaucoup de personnes disent voir ou rêver de proches déjà morts, qui semblent venir les accueillir. Ces « visions au chevet des mourants » ont été recueillies par un physicien anglais dans les années 1920, étudiées par des parapsychologues dans les années 1970, puis par des équipes de soins palliatifs au XXIe siècle. Les soignants y voient souvent un réconfort pour le malade et sa famille. Leur cause reste discutée, mais leur existence comme expérience vécue est bien documentée.
Ce que voient les mourants
Dans les jours ou les heures qui précèdent la mort, certaines personnes disent voir quelqu'un dans la chambre. Souvent, il s'agit d'un parent mort, d'un conjoint, d'un ami. Parfois, la personne parle à cette présence, sourit, tend les bras. D'autres fois, l'expérience a lieu pendant le sommeil, sous la forme d'un rêve très net. Les soignants anglophones parlent aujourd'hui d'« end-of-life dreams and visions », les rêves et visions de fin de vie.
Ces récits touchent à ce que les familles vivent de plus intime. Pour beaucoup, ils apportent un apaisement au moment de la séparation. Ce dossier ne cherche pas à dire ce que ces visions « sont » au fond : cette question relève des convictions de chacun et reste hors du champ de la preuve. Il retrace plutôt la manière dont elles ont été recueillies, mesurées et interprétées.
William Barrett et les femmes de Clapton
Le premier livre consacré au sujet est Death-Bed Visions, de William Barrett, paru à Londres en 1926. Barrett était un physicien, professeur de physique expérimentale en Irlande, membre de la Royal Society. En 1882, il avait provoqué la réunion qui a donné naissance à la Society for Psychical Research. Il est mort le 26 mai 1925, avant d'avoir terminé son livre ; l'éditeur explique dans sa préface, datée d'avril 1926, qu'il a publié l'ouvrage sans le compléter.
Le point de départ est l'expérience de sa femme, Florence Barrett, chirurgienne obstétricienne à la Mothers' Hospital de Clapton, à Londres. Elle avait noté les paroles de femmes qui mouraient des suites d'un accouchement. Le cas le plus célèbre est celui de Mrs B., atteinte d'une grave défaillance cardiaque. Selon le témoignage de l'infirmière en chef, elle s'écria : « Oh, why there's Vida », en voyant sa sœur Vida. Or Vida était morte trois semaines plus tôt et on ne le lui avait pas dit, pour la ménager. Elle dit aussi voir son père. D'après une lettre de sa mère, Mrs B. est morte le 12 janvier 1924.
Pour Barrett, ces cas où le mourant voit une personne dont il ignore la mort étaient les plus frappants. Ils restent pourtant rares, et ils reposent sur des témoignages écrits après coup, que personne ne peut aujourd'hui contrôler.
L'enquête d'Osis et Haraldsson
Dans les années 1960 et 1970, le parapsychologue Karlis Osis a tenté de passer du récit au chiffre. Il a d'abord envoyé un questionnaire à des médecins et des infirmières américains, publié en 1961. Avec Erlendur Haraldsson, il a ensuite mené une enquête aux États-Unis et en Inde. Selon l'encyclopédie de la Society for Psychical Research, ils ont interrogé 435 médecins et soignants en Inde et 442 aux États-Unis. Le livre, At the Hour of Death, paraît en 1977 chez Avon, à New York.
Un résultat revient souvent : beaucoup de visions montrent un personnage qui « vient chercher » le mourant, dans 79 % des cas en Inde contre 69 % dans l'enquête américaine précédente. Les auteurs ont aussi construit une échelle des facteurs connus pour provoquer des hallucinations, comme la fièvre ou certains médicaments. Ils écrivent que les patients les plus exposés à ces facteurs avaient plutôt des hallucinations confuses, et moins de visions de ce type. Ils en concluent que la cause principale des visions n'est pas à chercher dans les médicaments ou la fièvre.
Cette enquête a une limite importante : elle repose sur les souvenirs de soignants, et non sur la parole des patients eux-mêmes. Les auteurs l'interprétaient en outre dans le cadre d'une hypothèse de survie après la mort, qu'ils opposaient à l'idée d'une simple fin de la personne.
La parole des patients : l'étude de Buffalo
Au XXIe siècle, des équipes de soins palliatifs ont repris la question sous un autre angle. En 2014, le médecin Christopher Kerr et ses collègues de l'unité de soins palliatifs de Buffalo, aux États-Unis, publient dans le Journal of Palliative Medicine une étude fondée sur des entretiens répétés avec les patients. Entre janvier 2011 et juillet 2012, 66 patients ont été interrogés ; 59 forment l'échantillon final.
La plupart ont rapporté au moins un rêve ou une vision. Environ la moitié de ces expériences avaient lieu pendant le sommeil, et presque toutes semblaient réelles aux patients. Les personnes vues étaient surtout des amis et des proches, morts ou vivants. Les rêves de défunts, y compris d'animaux familiers, étaient jugés plus réconfortants que les autres, et ils devenaient plus fréquents à l'approche de la mort.
Interrogé par Scientific American, Christopher Kerr regrettait que beaucoup de médecins attribuent ces expériences au délire ou aux effets secondaires des médicaments. Les patients, eux, les décrivaient comme plus vives et plus marquantes que des rêves ordinaires ou que des épisodes de confusion.
Délire, médicaments, oxygène : les explications discutées
La fin de vie s'accompagne souvent de délire, un trouble aigu de l'attention et de la pensée, et de traitements qui peuvent provoquer des hallucinations. Il est donc légitime de se demander si les visions n'en sont qu'une forme. Une revue systématique publiée en 2023 par Rabitti et ses collègues résume la distinction proposée par les soignants : les hallucinations liées au délire sont plutôt angoissantes et s'accompagnent de désorientation, alors que les rêves et visions de fin de vie sont en général apaisants et sans désorganisation de la pensée. Certains patients faisaient eux-mêmes la différence, et attribuaient leurs visions effrayantes à leur traitement.
Cette revue reste prudente. Elle ne retient que six articles, issus de cinq études, surtout américaines et menées avec des malades du cancer. Elle note que les différences culturelles sont encore mal connues. La distinction entre vision et délire repose sur la description qu'en font les patients et les soignants, et non sur un test objectif.
D'autres explications ont été proposées. En Suède, le neurophysiologiste David Ingvar a attribué ces visions au manque d'oxygène. Haraldsson a répondu en citant une lettre de l'école de médecine aérospatiale de l'US Air Force, datée du 8 mai 1981, qui disait ne connaître aucune source reliant le manque d'oxygène aux hallucinations. Ce débat ancien n'a pas été tranché par des mesures faites au chevet des patients.
Ce que les soins palliatifs en retiennent
Pour les équipes de soins palliatifs, la question pratique n'est pas de savoir si les visiteurs sont « réels ». Elle est de savoir comment accompagner le patient et sa famille. La revue de 2023 recommande de ne pas écarter ces expériences comme de simples troubles cognitifs, de former les soignants à les reconnaître, de poser des questions ouvertes sur le sommeil et les rêves, et de laisser le patient et ses proches leur donner leur propre sens. Lorsqu'une vision provoque de la détresse, elle conseille une réponse concertée et, si besoin, l'aide d'un professionnel adapté.
Les familles qui ont vécu ces moments peuvent y trouver une consolation, quelle que soit leur lecture du phénomène. Ce que les études permettent de dire, c'est que ces expériences sont fréquentes, qu'elles sont vécues comme réelles et qu'elles apaisent souvent. Ce qu'elles ne permettent pas de dire, c'est d'où elles viennent : la réponse dépend en partie de convictions qui échappent à la preuve.
Les explications examinées
Fréquence et contenu décrits par Kerr et al. (2014) et par la revue de Rabitti et al. ; mécanisme encore mal connu.
Explique sans doute une partie des cas, surtout les visions confuses ou effrayantes ; la distinction repose sur des descriptions cliniques.
Proposée par Ingvar, contestée par Haraldsson ; aucune mesure au chevet des patients dans nos sources.
Interprétation de Barrett et d'Osis et Haraldsson ; elle relève de la croyance et reste hors du champ de la preuve.
Questions ouvertes
- Les visions de fin de vie ont-elles le même contenu dans les cultures non occidentales ?
- Peut-on distinguer de façon objective une vision apaisante d'un épisode de délire ?
Sources
Meilleure source : niveau 1 (source primaire) · barème de la charte éditoriale.
- William Barrett, Death-Bed Visions (Londres, Methuen, 1926), fac-similé numérisé — Internet Archive (exemplaire de la Wellcome Collection) Niv. 1
- Notice catalographique : William Barrett, Death-bed visions, Methuen, 1926 — Wellcome Collection Niv. 3
- Deathbed Visions Research — Psi Encyclopedia, Society for Psychical Research Niv. 3
- William F Barrett — Psi Encyclopedia, Society for Psychical Research Niv. 3
- Notice catalographique : Karlis Osis et Erlendur Haraldsson, At the Hour of Death (New York, Avon, 1977) — Texas A&M University Libraries Niv. 3
- C. W. Kerr et al., « End-of-life dreams and visions: a longitudinal study of hospice patients' experiences », Journal of Palliative Medicine 17:3 (2014), p. 296-303 — University at Buffalo (portail de recherche) Niv. 2
- E. Rabitti et al., « Hospice Patients' End-of-Life Dreams and Visions: A Systematic Review of Qualitative Studies », American Journal of Hospice and Palliative Medicine 41:1 (2024), p. 99-112 — PubMed Central Niv. 2
- « Vivid Dreams Comfort the Dying », Scientific American Mind — Scientific American Niv. 4
Rédigé — relecture humaine recommandée avant publication · relecture humaine : en attente. Les statuts « retenue », « plausible », « débattue » et « écartée » décrivent l'état des preuves, pas une opinion sur les croyances.