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AX-075 · experience

Apparitions de crise

Monde · XIXe–présent

Esprit critique et perception Enquêtes officielles et archives

Bilan · Récits nombreux et documentés ; la coïncidence n'a jamais été démontrée hors du hasard et des biais de mémoire Dossier approfondi8 min de lecture · rédigé le 20 octobre 2026 · mis à jour le 20 octobre 2026

Une femme voit soudain son frère dans sa chambre ; elle apprend ensuite qu'il est mort le même jour, à des centaines de kilomètres. À la fin du XIXe siècle, la Society for Psychical Research de Londres a rassemblé des centaines de récits de ce type, appelés « apparitions de crise », et a lancé une grande enquête pour savoir si le hasard pouvait les expliquer. Ses conclusions ont été vivement contestées. L'affaire est un moment clé de l'histoire de la statistique appliquée au surnaturel.

Une apparition au moment de la mort

Le récit type est simple. Une personne, bien éveillée, voit ou entend un proche qui est loin. Quelques heures plus tard, ou quelques jours, elle apprend que ce proche est mort, ou a frôlé la mort, au même moment. Les chercheurs de la fin du XIXe siècle ont appelé ces expériences des « apparitions de crise », parce qu'elles semblent coïncider avec un moment grave dans la vie de la personne vue.

Ces récits viennent souvent de familles en deuil, pour qui l'expérience a compté. Le présent dossier ne met pas en doute leur sincérité. Il s'intéresse à une autre question : la coïncidence entre l'apparition et la mort est-elle plus fréquente que ce que le hasard permet d'attendre ? C'est la question que s'est posée, avec des outils nouveaux, une société savante de Londres.

La Society for Psychical Research et Phantasms of the Living

La Society for Psychical Research est fondée à Londres en 1882. Selon la bibliothèque de l'université de Glasgow, c'est la première société savante de ce genre, et son but est d'étudier les phénomènes dits paranormaux de façon objective. Son premier président est Henry Sidgwick, professeur de philosophie morale à Cambridge. Parmi les premiers membres figurent le lettré Frederic Myers et Edmund Gurney.

Dès 1884, un comité de la société publie des rapports sur la collecte des témoignages, avec des entretiens auprès des témoins, de leurs amis et de leurs proches. Le résultat paraît en 1886 : Phantasms of the Living, de Gurney, Myers et Frank Podmore, en deux volumes de 672 et 776 pages. Le livre s'appuie sur environ 700 récits envoyés par le public en réponse à des appels dans la presse. Gurney en est le principal auteur. La revue Nature en publie un compte rendu en 1887.

Les auteurs se donnent des règles. Ils écrivent qu'ils ont adopté « une limite arbitraire de 12 heures » : une apparition n'est comptée comme coïncidence que si elle survient dans ce délai autour de la crise, la coïncidence étant le plus souvent bien plus proche. Leur interprétation est la télépathie : pour Gurney, l'apparition n'est pas une figure présente dans la pièce, mais une image mentale produite dans l'esprit du témoin par une autre personne, à distance.

La critique de Peirce

Le livre est vite contesté. En 1887, le philosophe et logicien américain Charles S. Peirce publie une critique dans les Proceedings de l'American Society for Psychical Research. Il examine 31 cas d'apparitions présentés comme bien attestés. Il conteste surtout le calcul par lequel Gurney pensait écarter le hasard. Une page d'édition des écrits de Peirce, hébergée par l'université de l'Indiana, résume ses objections : des récits mal datés, des souvenirs sans trace écrite, des documents manquants, et des témoins déjà enclins aux hallucinations.

Gurney répond, Peirce réplique longuement, Gurney répond encore. Il meurt en 1888 avant d'avoir fini ses corrections, et Myers ajoute un post-scriptum. Le même site note que Peirce a parfois commis des erreurs de lecture, mais que son argument central, le manque de preuves écrites antérieures à l'annonce de la mort, reste solide.

Le recensement des hallucinations

Pour répondre à l'objection du hasard, la société lance une enquête de grande ampleur, dirigée par Henry Sidgwick. L'idée est de demander à un large public s'il a déjà eu, en se croyant bien éveillé, l'impression nette de voir quelqu'un ou quelque chose sans cause physique. En comparant le nombre d'hallucinations ordinaires au nombre de celles qui coïncident avec une mort, on pourrait estimer la part du hasard. Sidgwick présente des résultats préliminaires en 1890.

Le journaliste W. T. Stead propose en octobre 1891 d'aider l'enquête, en insérant un formulaire dans chaque exemplaire de son numéro de Noël, Real Ghost Stories. Il estimait avoir besoin de 100 000 formulaires pour l'édition anglaise. La bibliothèque de Glasgow note que son propre recueil d'anecdotes n'avait rien de scientifique.

Le rapport final paraît en 1894 dans les Proceedings de la société, sur près de 400 pages. Il a été préparé par Henry et Eleanor Sidgwick, Alice Johnson, Myers et Podmore. Environ 400 enquêteurs ont recueilli environ 17 000 réponses, dont environ un dixième affirmatives. Trente cas sont retenus comme des apparitions coïncidant avec une mort. Après plusieurs corrections, les auteurs jugent leur fréquence « bien supérieure à ce que l'hypothèse de la coïncidence fortuite peut expliquer ».

Les limites des chiffres

Les auteurs du recensement ont eux-mêmes tenté de corriger plusieurs biais : refus de répondre, choix des personnes interrogées par les enquêteurs, oubli. Mais le cœur de la difficulté demeure. Une apparition banale, sans suite, s'oublie vite ; une apparition suivie d'une mort se raconte pendant des années. La mémoire tend aussi à rapprocher les dates et à préciser après coup ce qui était vague. Dès 1889-1890, Podmore lui-même parlait de « constructions artificielles » produites par les souvenirs.

Le choix de la limite de 12 heures, celui des cas jugés fiables, et l'estimation du nombre d'hallucinations réellement oubliées pèsent directement sur le résultat. Le calcul suppose aussi que les réponses représentent l'ensemble de la population, ce qui est difficile à garantir avec des enquêteurs bénévoles qui interrogent leur entourage.

Les enquêtes plus récentes n'ont pas confirmé le résultat. En 1948, Donald West a recueilli plus de 300 cas sans pouvoir en confirmer un seul comme véridique. En 1990, son recensement pilote, sur 840 questionnaires retournés, n'a trouvé aucune coïncidence de crise, alors que la proportion d'hallucinations restait proche de celle de 1894. L'encyclopédie de la société y voit un déclin des cas véridiques ; on peut aussi y voir l'effet de témoignages mieux contrôlés.

Le détail de l'enquête de 1990 éclaire la difficulté. West avait envoyé 1 129 questionnaires et en a reçu 840. Sur les 275 personnes qui rapportaient une expérience, il en a jugé environ 95 comparables à de véritables hallucinations. Au milieu des années 1990, un sondage lié à la BBC, sur 1 007 personnes, donnait des chiffres bien plus élevés ; West estimait que de telles enquêtes médiatiques sont trompeuses sans un suivi détaillé de chaque cas.

Ce que les sources permettent de dire

Les apparitions de crise sont bien attestées comme expériences racontées, souvent par des personnes en deuil, et elles ont donné lieu à l'une des premières enquêtes statistiques de grande taille sur des expériences anormales. Ce que les sources ne permettent pas d'établir, c'est que la coïncidence avec la mort dépasse vraiment le hasard : les récits reposent sur la mémoire, rarement sur un écrit antérieur à la nouvelle, et les enquêtes plus contrôlées n'ont rien trouvé.

L'idée que l'esprit d'un mourant puisse atteindre un proche à distance relève, pour l'instant, de la croyance personnelle. Elle reste hors du champ de la preuve. Les recherches de la Society for Psychical Research gardent en revanche un intérêt réel pour l'histoire des sciences : elles ont posé, très tôt, la question de la mesure du hasard dans les témoignages.

Les explications examinées

Retenue
Coïncidence fortuite amplifiée par la sélection des récits mémorables

Objection de Peirce (1887) ; aucune coïncidence de crise dans l'enquête de 1990.

Retenue
Distorsion de la mémoire (dates rapprochées, détails ajoutés après la nouvelle)

Reconnue par Podmore et par les auteurs du recensement ; rares preuves écrites antérieures à l'annonce de la mort.

Retenue
Hallucinations ordinaires chez des personnes bien éveillées

Environ un dixième des répondants de 1894 en rapportent, sans lien avec une mort.

Débattue
Télépathie entre le mourant et le témoin

Hypothèse de Gurney, Myers et Podmore et du rapport de 1894 ; non confirmée par les enquêtes ultérieures.

Débattue
Visite réelle de l'esprit du défunt

Interprétation de nombreux témoins ; elle relève de la croyance et reste hors du champ de la preuve.

Questions ouvertes

  • Combien de récits du recensement de 1894 s'appuyaient sur une lettre ou un journal écrit avant l'annonce de la mort ?
  • Pourquoi les coïncidences de crise semblent-elles avoir disparu des enquêtes du XXe siècle ?

Sources

Meilleure source : niveau 1 (source primaire) · barème de la charte éditoriale.

  1. Edmund Gurney, Frederic W. H. Myers et Frank Podmore, Phantasms of the Living, vol. 1 (Londres, Society for Psychical Research et Trübner, 1886), texte intégral — Internet Archive (Countway Library of Medicine, Harvard) Niv. 1
  2. Edmund Gurney, Frederic W. H. Myers et Frank Podmore, Phantasms of the Living, vol. 2 (1886), fac-similé — Internet Archive (Countway Library of Medicine, Harvard) Niv. 1
  3. Spontaneous Apparitions and NDEs (bibliographie commentée des publications de la SPR) — Society for Psychical Research Niv. 3
  4. Ghosts and Apparitions in Psi Research (Overview) — Psi Encyclopedia, Society for Psychical Research Niv. 3
  5. Charles S Peirce — Psi Encyclopedia, Society for Psychical Research Niv. 3
  6. Abstracts of Selected Case Studies (Phantasms of the Living et le débat Peirce-Gurney) — Indiana University (site d'édition des écrits de Peirce) Niv. 3
  7. Book of the Month, December 2007 : Phantasms of the Living et le recensement de W. T. Stead — University of Glasgow Library, Special Collections Niv. 3
  8. C. Morgan, « Phantasms of the Living », Nature 35 (1887), p. 290-292 — Nature Niv. 2
  9. Alice Johnson — Psi Encyclopedia, Society for Psychical Research Niv. 3

Rédigé — relecture humaine recommandée avant publication · relecture humaine : en attente. Les statuts « retenue », « plausible », « débattue » et « écartée » décrivent l'état des preuves, pas une opinion sur les croyances.

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