Rêves partagés revendiqués
Monde · XXe–présent
Esprit critique et perception
Deux personnes se réveillent et découvrent qu'elles ont fait le même rêve, ou qu'elles se sont rencontrées en rêve. Ces « rêves partagés » fascinent depuis longtemps. Les premiers enquêteurs de la Society for Psychical Research en ont recueilli dès 1886. Dans les années 1960, un laboratoire de New York a même tenté de transmettre des images à des dormeurs. Les sources montrent des récits nombreux, des expériences contestées et une découverte récente, la communication avec un rêveur lucide, qui n'a rien d'un rêve partagé.
Le même rêve, la même nuit
On parle de rêve partagé, ou de rêve mutuel, quand deux personnes affirment avoir rêvé de la même scène, ou s'être rencontrées dans un rêve, la même nuit. Le récit est souvent frappant : les détails concordent, et les rêveurs sont convaincus que la coïncidence ne peut pas être due au hasard.
Ces expériences comptent beaucoup pour ceux qui les vivent, et certaines traditions leur donnent un sens spirituel, qui reste hors du champ de la preuve. La question de ce dossier est plus étroite : existe-t-il des observations vérifiables montrant que deux esprits partagent un même rêve ?
Les cas de la Society for Psychical Research
En 1886, trois membres de la Society for Psychical Research, Edmund Gurney, Frederic Myers et Frank Podmore, publient Phantasms of the Living, deux gros volumes de plus de 600 pages chacun. Ils y rassemblent des récits envoyés par le public : apparitions, pressentiments, et rêves qui semblent coïncider avec un événement lointain.
Le second volume contient un chapitre sur les « cas réciproques », où deux personnes semblent s'influencer en même temps, et une section intitulée « exemples de rêves simultanés au contenu correspondant ». C'est l'un des plus anciens recueils de ce que l'on appelle aujourd'hui des rêves partagés.
Les auteurs se montrent prudents. Ils reconnaissent que les rêves sont innombrables et que les coïncidences sont faciles à trouver. Ils écrivent que les faits tirés des rêves ne suffiraient pas, à eux seuls, à fonder une théorie de la télépathie. Pour mesurer le hasard, ils interrogent 5 360 personnes sur leurs rêves de mort d'un proche, et estiment n'attendre qu'une seule coïncidence par hasard alors qu'ils en comptent 24. Ce calcul repose toutefois sur des souvenirs de plusieurs années, recueillis après coup, et il porte sur des rêves isolés, non sur des rêves vécus à deux.
Les rêves mutuels de Linda Magallón
Dans les années 1980, Linda L. Magallón, de San Jose en Californie, s'intéresse aux rêves lucides partagés. De 1984 à 1987, elle anime le Lucidity Project : des participants reçoivent une image cible et tentent, en rêve, de rejoindre un « émetteur ». Ils formulent une intention avant de s'endormir et utilisent des techniques comme voler, tourner sur soi ou appeler une personne.
Dans un article de 1989, elle rapporte plusieurs correspondances. Un rêveur décrit un ballon et un harnais de parachute alors que l'image cible montrait un parachutiste. Elle-même raconte avoir rêvé de détails sur une correspondante qu'elle n'avait jamais rencontrée. Elle cite aussi Mrs J. B. Rhine, selon qui les rêves mutuels sont si rarement signalés que sa fondation n'avait même pas de dossier pour eux.
Magallón reconnaît elle-même une limite importante : l'imagination d'un rêveur lucide ne garantit pas que ce qu'il voit corresponde à une personne réelle. Ses exemples sont des cas choisis, sans groupe de comparaison ni calcul du hasard.
Ce que dit la psychologie du rêve
En 2017, Patrick McNamara et ses collègues publient dans la revue Dreaming une étude de 102 récits de rêves mutuels. Ils laissent de côté la question de savoir si ces rêves sont réellement communs. Ils constatent que ces récits concernent surtout deux personnes proches, parents ou amis, souvent situées dans des lieux différents.
Selon eux, remarquer ou construire un rêve mutuel pourrait répondre à un besoin de lien affectif. Les proches partagent aussi des souvenirs, des soucis et des événements récents, ce qui rend les rêves voisins plus probables. Et quand deux personnes comparent leurs rêves, elles retiennent naturellement les points communs et oublient les différences.
Le laboratoire Maimonides et la télépathie onirique
En 1962, Montague Ullman ouvre un laboratoire du rêve au centre médical Maimonides, à New York ; Stanley Krippner le rejoint en 1964. Jusqu'en 1978, ils mènent treize études formelles et trois études pilotes. Le dormeur est réveillé à la fin de chaque phase de sommeil paradoxal pour raconter son rêve. Pendant ce temps, dans une autre pièce, un « agent » ouvre une enveloppe scellée contenant une reproduction d'œuvre d'art, tirée au hasard parmi douze, et tente de la « transmettre ». Des juges extérieurs comparent ensuite les rêves et les douze images.
Selon l'encyclopédie de la Society for Psychical Research, favorable à ces travaux, plusieurs séries donnent des résultats très supérieurs au hasard, notamment avec le sujet Robert Van de Castle. Mais le chercheur G. William Domhoff, de l'université de Californie à Santa Cruz, rappelle que l'effet n'a pas pu être reproduit dans un autre laboratoire, celui de Belvedere et Foulkes, en 1971. Les suivis menés avec deux des meilleurs sujets ont aussi échoué. Domhoff conclut qu'il n'y a pas de bonne raison de croire que les rêves soient liés à un phénomène paranormal.
Les deux camps ont proposé des explications à ces échecs. Selon Domhoff, Van de Castle les a lui-même attribués, en 1994, à une atmosphère froide dans le second laboratoire, à l'absence d'agents pour « envoyer » les images, à des séances trop rapprochées et à des images cibles trop semblables entre elles. De son côté, Irvin Child, qui a réexaminé les résultats de Maimonides en 1985, les jugeait statistiquement significatifs, mais ne les attribuait pas avec certitude à une perception extrasensorielle. Le débat porte donc moins sur les chiffres que sur leur interprétation et sur la qualité des contrôles.
Les parapsychologues Chris Roe et Simon Sherwood, dans une synthèse de 2009, trouvent un effet plus faible dans les études postérieures à Maimonides que dans celles de Maimonides. Ils l'attribuent à des différences de méthode. Surtout, ces expériences portent sur la transmission d'une image à un dormeur, pas sur deux personnes qui feraient le même rêve.
Parler avec un rêveur lucide
En 2021, la revue Current Biology publie une étude dirigée par Karen Konkoly et Ken Paller. Quatre équipes, aux États-Unis, en France, en Allemagne et aux Pays-Bas, ont communiqué avec des personnes en rêve lucide, c'est-à-dire conscientes de rêver. Les chercheurs posaient des questions simples, comme des calculs ou des questions par oui ou non, par des sons ou des lumières. Les rêveurs répondaient par des mouvements des yeux ou des muscles du visage, en plein sommeil paradoxal vérifié par des enregistrements.
Les résultats sont réels mais modestes. Sur 36 participants, seuls 6 ont donné des réponses correctes. Sur 158 essais, 29 réponses étaient justes, 5 fausses, 28 ambiguës, et 96 essais sont restés sans réponse.
Cette étude ne montre pas un rêve partagé. Elle montre qu'un dormeur peut recevoir un signal venu du monde extérieur et y répondre. Elle ouvre pourtant une piste : on pourrait, en principe, comparer en temps réel ce que vivent deux rêveurs lucides, au lieu de se fier à des souvenirs racontés au réveil.
Ce que les sources permettent de dire
Les récits de rêves partagés existent depuis au moins le XIXe siècle et restent fréquents. Aucune expérience contrôlée n'a montré que deux personnes vivent un même rêve. Les expériences de télépathie onirique de Maimonides ont produit des résultats discutés, qui ne se sont pas confirmés ailleurs. La communication avec les rêveurs lucides est solide, mais elle concerne le dialogue entre un rêveur et un chercheur éveillé.
Les explications examinées
Rêves mutuels surtout entre proches (McNamara et al., 2017).
Récits recueillis au réveil ou des années plus tard ; aucun contrôle du hasard dans la plupart des cas.
Résultats de Maimonides contestés ; échecs de réplication (Belvedere et Foulkes, 1971).
Démontrée en 2021, mais ce n'est pas un rêve partagé.
Aucune observation contrôlée à ce jour ; l'hypothèse reste hors du champ de la preuve.
Questions ouvertes
- Une expérience pourrait-elle comparer en temps réel les signaux de deux rêveurs lucides dormant en même temps ?
- Que contiennent précisément les cas de « rêves simultanés » publiés en 1886 par la Society for Psychical Research ?
Sources
Meilleure source : niveau 1 (source primaire) · barème de la charte éditoriale.
- Edmund Gurney, Frederic W. H. Myers et Frank Podmore, Phantasms of the Living, vol. I, Londres, Society for Psychical Research et Trübner, 1886 — Internet Archive Niv. 1
- Edmund Gurney, Frederic W. H. Myers et Frank Podmore, Phantasms of the Living, vol. II, 1886 (chapitre XVII « Reciprocal Cases » et supplément « Dreams ») — Internet Archive Niv. 1
- Linda L. Magallón, « Mutual Lucid Dreaming », Lucidity Letter 8:1 (juin 1989), p. 1-4 — MacEwan University (archives de Lucidity) Niv. 1
- Patrick McNamara, Luke Dietrich-Egensteiner et Brian Teed, « Mutual dreaming », Dreaming 27:2 (2017), p. 87-101 — University of Minnesota (Experts@Minnesota) Niv. 2
- « Maimonides Dream Telepathy Research », Psi Encyclopedia — Society for Psychical Research Niv. 3
- G. William Domhoff, « Dreams and Parapsychology » (2000) — University of California, Santa Cruz (DreamResearch.net) Niv. 2
- Chris A. Roe et Simon J. Sherwood, « Evidence for extrasensory perception in dream content: a review of experimental studies », dans S. Krippner et D. Joffe-Ellis (éd.), Perchance to Dream, Nova Science, 2009, p. 211-240 — University of Northampton Niv. 2
- Karen R. Konkoly et al., « Real-time dialogue between experimenters and dreamers during REM sleep », Current Biology 31 (2021), p. 1417-1427 — Northwestern University Niv. 2
- « Two-way communication with lucid dreamers » (communiqué) — Northwestern University Niv. 3
Rédigé — relecture humaine recommandée avant publication · relecture humaine : en attente. Les statuts « retenue », « plausible », « débattue » et « écartée » décrivent l'état des preuves, pas une opinion sur les croyances.