Puits, sources et guérisons miraculeuses
Europe;Afrique;Asie · Antiquité–présent
Folklore du monde La France de l'étrange
Depuis l'Antiquité, on attribue à certaines sources le pouvoir de guérir. Les Gaulois déposaient des statuettes de bois aux sources de la Seine, les Romains de Bath jetaient des prières gravées dans la source chaude, et l'Irlande compte plus de 3 000 puits sacrés encore visités. Au pays de Galles, à Glastonbury ou à La Mecque, l'eau reste liée au sacré. Ce dossier suit ces lieux et leurs offrandes, sans juger la foi de ceux qui y viennent.
L'eau qui soigne
Une source qui jaillit du sol a quelque chose de mystérieux : elle ne tarit pas, elle reste fraîche en été, parfois chaude en hiver. Dans de nombreuses cultures, on y a vu la présence d'une divinité ou d'un saint, et on lui a demandé la guérison. Les archéologues retrouvent les offrandes laissées par ces visiteurs ; les folkloristes notent les gestes qui se transmettent encore.
Ce dossier parcourt quelques-uns de ces lieux, de la Gaule romaine à l'Irlande d'aujourd'hui. Il ne cherche pas à dire si l'eau guérit par miracle : cette question reste hors du champ de la preuve. Il décrit ce que les objets et les témoignages permettent d'établir, avec respect pour les croyants qui fréquentent encore ces sources.
Les sources de la Seine et la déesse Sequana
Là où naît la Seine, en Bourgogne, les Gallo-Romains avaient construit un sanctuaire dédié à la déesse Sequana. Entre 1963 et 1967, les fouilles y ont mis au jour environ 300 ex-voto en bois de chêne. Ils ont survécu parce qu'ils étaient enfouis dans une zone marécageuse, recouverte par une terrasse. L'étude des cernes du bois indique que les arbres ont été abattus entre 40 avant et 30 après Jésus-Christ.
Ces statuettes, aujourd'hui exposées au musée archéologique de Dijon dans une vitrine climatisée, représentent des personnages, des animaux et des parties du corps : bras, jambes, organes internes. Le musée les interprète comme des offrandes à Sequana, déesse associée à la médecine.
Le sanctuaire a livré d'autres offrandes. Les historiens Isabelle Fauduet et Patrice Lajoye signalent un vase contenant 120 plaquettes anatomiques en bronze, et un autre avec plus de 830 monnaies. La déesse apparaît sur plusieurs offrandes « en rapport avec une demande de protection ou de guérison ». Ces auteurs y voient le témoignage d'une dévotion privée. Les sources consultées ne permettent pas de savoir de quelle maladie souffrait chaque pèlerin.
Bath : des prières jetées dans la source chaude
À Bath, en Angleterre, la source chaude de la ville romaine était consacrée à la déesse Sulis Minerva. On y connaît les prières de 130 personnes, gravées en latin sur de petites feuilles de plomb ou d'étain entre le IIe et le IVe siècle de notre ère, puis jetées dans l'eau. Ce sont les plus anciennes prières à une divinité conservées en Grande-Bretagne.
Ces textes surprennent : ce ne sont pas des demandes de guérison, mais surtout des demandes de justice. Des victimes de vol réclament que le coupable soit puni ; l'une demande que le récipient volé soit rempli du sang du voleur. Un texte serait écrit en mots celtiques avec l'alphabet latin ; un autre contient la plus ancienne mention connue du christianisme en Grande-Bretagne. En 2014, ces tablettes sont entrées au registre Mémoire du monde de l'UNESCO pour le Royaume-Uni. Elles rappellent que la source sacrée était un lieu où l'on confiait tous ses malheurs à la divinité.
L'Irlande, pays des puits sacrés
Selon le Heritage Council, l'organisme public irlandais du patrimoine, l'Irlande compte plus de 3 000 puits sacrés, plus que tout autre pays. Beaucoup sont dédiés à un saint local. Le jour de sa fête, on célébrait le « pattern », du mot irlandais patrún, qui désigne le saint patron. Les pèlerins faisaient des tournées autour du puits, dans le sens du soleil, par trois ou par sept, souvent en récitant le chapelet, parfois pieds nus ou à genoux.
Les offrandes sont variées : chiffons noués aux branches d'un arbre voisin, pièces enfoncées dans l'écorce, béquilles, médailles, boutons ou épingles. Pendant la pandémie de Covid-19, des masques y ont même été déposés. Chaque puits avait sa spécialité : maux d'yeux, maux de tête, rhumatismes, maux de dents, stérilité ou boiterie. D'autres étaient associés aux maladies mentales, à la peste ou à la coqueluche. On y dépose aussi aujourd'hui des cartes de deuil.
Certains puits pourraient être plus anciens que le christianisme, et l'on s'y rendait aux grandes fêtes de l'ancien calendrier, comme Lughnasa. Le dernier dimanche de juillet, appelé dimanche de la Guirlande, reste le grand jour de pèlerinage. Au XIXe siècle, le clergé a supprimé certains patterns à cause de l'alcool et des bagarres, et beaucoup de puits ont été délaissés : après la Grande Famine, le clergé et la nouvelle classe moyenne préféraient les nouvelles églises et les dévotions réformées. D'autres restent très fréquentés, comme Tobernalt, dans le comté de Sligo.
Holywell, Glastonbury et Zamzam
Au pays de Galles, le puits de sainte Winefride, à Holywell, est un lieu de pèlerinage depuis au moins le XIIe siècle. La légende raconte que Winefride, jeune femme du VIIe siècle, fut décapitée par un prétendant éconduit, puis ressuscitée par son oncle, saint Beuno. La chapelle actuelle, du XVe siècle, est attribuée à Lady Margaret Beaufort. La vénération s'est poursuivie après la Réforme, malgré les persécutions. Le site est aujourd'hui entretenu par Cadw et l'Église catholique.
Selon la légende, Winefride vécut huit ans à Holywell avant de rejoindre un couvent à Gwytherin, et une fine ligne rouge resta visible sur son cou. Le bâtiment a deux niveaux : en haut une chapelle, en bas une salle qui abrite le bassin de la source, entourée d'un déambulatoire. Le puits est compté parmi les « sept merveilles du pays de Galles ». À l'époque romantique, les voyageurs y voyaient une curiosité catholique au milieu d'un pays devenu protestant.
À Glastonbury, en Angleterre, la source de Chalice Well donne une eau rougie par le fer, à une température constante de 11 °C. Une légende raconte que Joseph d'Arimathie y aurait enterré deux burettes contenant le sang et l'eau des plaies du Christ. Selon le Chalice Well Trust, la chambre intérieure du puits date probablement de 1750 environ ; elle servait de bassin de décantation et alimentait un bassin de guérison pour les pèlerins. Le couvercle du puits, dessiné par Frederick Bligh Bond, date de 1919, et le Chalice Well Trust a été fondé en 1959 par Wellesley Tudor Pole.
Dans l'islam, le puits de Zamzam, dans la grande mosquée de La Mecque, est lié dans la tradition à Agar et Ismaël. Certains savants rattachent son nom au verbe arabe « remplir », car Agar aurait dit à Ismaël de remplir sa cruche. En 1906, la Jewish Encyclopedia notait déjà que son eau était bue, utilisée pour les ablutions, appliquée sur les yeux et exportée au loin. Les pèlerins en rapportent chez eux pour leurs proches. Un hadith la décrit comme une nourriture et un remède. Sa composition minérale a été analysée. La BBC a signalé un taux d'arsenic environ trois fois supérieur à la limite légale ; en 2020, une équipe de chercheurs a contesté ces inquiétudes à partir d'une étude menée sur des souris, qui ne permet pas de conclure pour l'être humain. Ces débats sanitaires ne touchent pas la valeur religieuse du puits pour les croyants.
Ce que les sources permettent de dire
Les objets et les textes montrent une pratique très ancienne et très répandue : confier à une source sacrée sa maladie, sa douleur ou son injustice. Les ex-voto des sources de la Seine, les tablettes de Bath et les chiffons des puits irlandais témoignent de ce même geste à des siècles de distance.
Aucune étude ne démontre qu'une eau sacrée guérit au-delà de ses propriétés naturelles. Certaines eaux sont riches en minéraux, d'autres chaudes, ce qui peut soulager. Le réconfort du rite et l'espoir comptent aussi. Pour les croyants, la guérison reste un don ; ce point se situe hors du champ de la preuve.
Les explications examinées
Ex-voto datés, tablettes inscrites, enquêtes du Heritage Council.
Eaux chaudes ou ferrugineuses ; aucun effet curatif spécifique démontré.
Peut soulager des symptômes ; ne guérit pas une lésion organique.
Possible pour certains puits ; rarement démontrable site par site.
Affaire de foi, hors du champ de la preuve.
Questions ouvertes
- Combien de puits sacrés irlandais sont encore visités le jour de leur pattern ?
- Les ex-voto anatomiques de la Seine correspondent-ils à des maladies identifiables ?
Sources
Meilleure source : niveau 1 (source primaire) · barème de la charte éditoriale.
- Tamlyn McHugh, Lorcán Scott et Catherine Casey, Our Ancient Landscapes: Holy Wells in Ireland (2023) — The Heritage Council (An Chomhairle Oidhreachta) Niv. 3
- St Winefride's Well and Chapel, Holywell (NPRN 32328) — Coflein, Commission royale des monuments du pays de Galles Niv. 3
- Isidore Singer et M. Seligsohn, « Zamzam », Jewish Encyclopedia, vol. 12 (1906), p. 633 — JewishEncyclopedia.com Niv. 3
- Hany Salah Mahmoud et al., « Zamzam water is pathogen-free, uricosuric, hypolipidemic and exerts tissue-protective effects: relieving BBC concerns », American Journal of Blood Research 10:6 (2020), p. 386-396 — PubMed Central Niv. 2
- A brief history of Chalice Well — Chalice Well Trust Niv. 3
- The Roman Curse Tablets from Bath — UK National Commission for UNESCO Niv. 3
- UNESCO Memory of the World: Bath's messages to the goddess awarded UNESCO status (30 juin 2014) — Organisation des villes du patrimoine mondial Niv. 3
- Vitrine des bois des Sources de la Seine (ex-voto en bois de chêne) — Musée archéologique de Dijon (Dijon Musées) Niv. 1
- Isabelle Fauduet et Patrice Lajoye, « Divinités gauloises et théonymes celtiques en Lyonnaise », p. 103-109 — Austriaca.at (Académie autrichienne des sciences) Niv. 2
Rédigé — relecture humaine recommandée avant publication · relecture humaine : en attente. Les statuts « retenue », « plausible », « débattue » et « écartée » décrivent l'état des preuves, pas une opinion sur les croyances.