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NX-037 · Légende médiévale

Mélusine

Lusignan, Poitou (France) · 1387 – 1401

Folklore du monde La France de l'étrange

Bilan · Légende littéraire et généalogique, mise par écrit vers 1393 ; aucun fait surnaturel vérifiable Dossier approfondi8 min de lecture · rédigé le 20 octobre 2026 · mis à jour le 20 octobre 2026

Chaque samedi, la fée Mélusine devient serpent à partir du nombril. Son mari, Raymondin, a juré de ne jamais chercher à la voir ce jour-là. Il trahit sa promesse, et la fée s'envole. Cette histoire a été mise par écrit à la fin du XIVe siècle par Jean d'Arras, en prose, puis par Couldrette, en vers. Elle sert à glorifier une grande famille du Poitou, les Lusignan, et à appuyer les droits de puissants seigneurs sur leurs terres. Elle n'a jamais cessé d'être réécrite depuis.

Une fée à la fontaine

Le récit commence par un accident. Raymondin, neveu du comte Aimery de Poitiers, chasse le sanglier dans la forêt de Colombiers. Par accident, il tue son oncle. Peu après, près de la fontaine de Soif, il rencontre une dame dont il tombe aussitôt amoureux. C'est Mélusine. Elle lui promet de faire de lui le plus grand seigneur de sa lignée.

Elle lui donne un conseil rusé. Raymondin doit demander au nouveau comte autant de terre qu'une peau de cerf peut en entourer. Il découpe la peau en une longue lanière très fine, qui enferme un vaste domaine, avec une source. C'est là que Mélusine fera bâtir la forteresse de Lusignan. L'introduction du roman le dit clairement : la noble forteresse a été fondée par une fée, et sa lignée régnera jusqu'à la fin du monde.

Le mariage a une condition. Raymondin doit jurer de ne jamais chercher à voir sa femme le samedi. Il accepte. Le couple prospère. Mélusine fait construire des forteresses et conseille son mari pour accroître sa richesse et son rang. Leurs fils deviendront des souverains.

La malédiction du samedi

Le roman explique l'origine de ce secret. La mère de Mélusine, la fée Pressine, avait épousé un roi, Elinas. Le roman la montre surprise par lui alors qu'elle baigne ses trois filles. Plus tard, Pressine maudit Mélusine : chaque samedi, Mélusine sera serpent « dès le nombril en abas ». Si elle trouve un mari qui accepte de ne jamais la voir ce jour-là, elle pourra vivre et mourir comme une femme ordinaire.

Un samedi, Raymondin cède au soupçon. Il épie sa femme et la voit dans son bain : son corps se termine en serpent. Plus tard, lors d'une dispute, il révèle le secret dans sa colère. La promesse est rompue et Mélusine le quitte. Une enluminure du manuscrit de l'Arsenal, à Paris, la montre s'envolant du château de Lusignan vers la « tour poitevine ».

Le roman ajoute qu'elle revient. Elle apparaît pendant trois jours avant que la forteresse qu'elle a bâtie change de seigneur, ou avant la mort d'un membre de sa lignée. L'éditeur du XIXe siècle note qu'on disait encore, en bien des endroits, « faire des cris de Mélusine » pour parler de grands cris.

Jean d'Arras et le duc de Berry

On ne sait presque rien de Jean d'Arras lui-même. Son prologue dit qu'il écrit sur l'ordre de Jean, fils du roi de France, duc de Berry et d'Auvergne. Le duc voulait répondre à la demande de sa sœur Marie, duchesse de Bar. Dans l'édition imprimée de 1478, le texte donne l'année 1387 pour le début du travail. Les chercheurs datent l'achèvement du roman de 1393. Une base de données de l'université d'Aix-Marseille retient les années 1392 à 1394.

Selon le chercheur Jean-Claude Mühlethaler, le roman sert aussi la politique. En 1369, le roi Charles V donne le Poitou en apanage à son frère Jean de Berry. En 1373, le duc assiège Lusignan, tenu par un capitaine anglais. Il descend lui-même des Lusignan par sa mère, Bonne de Luxembourg. Raconter que Mélusine a fondé Lusignan, c'est donner une origine merveilleuse et prestigieuse à des terres que le duc veut garder.

Jean d'Arras présente son histoire comme vraie. Selon la chercheuse Anne Le, il s'appuie sur Aristote, sur saint Paul et sur le récit des fées de Gervais de Tilbury, et il concilie ces sources avec la foi chrétienne. Le plus ancien des dix manuscrits en prose, conservé à la bibliothèque de l'Arsenal à Paris sous la cote 3353, est jugé le meilleur et le plus complet. Il a servi de base à la traduction anglaise publiée en 2012.

Couldrette et les seigneurs de Parthenay

Quelques années plus tard, un autre auteur reprend l'histoire. Couldrette, dont le nom s'écrit aussi Coudrette, la met en vers vers 1401. Il travaille pour Guillaume Larchevêque, seigneur de Parthenay, qui revendique lui aussi une descendance de Mélusine. Ce texte est souvent appelé le Roman de Parthenay.

Les chercheurs ont longtemps vu dans cette commande une réponse politique au roman du duc de Berry. L'historienne Tania Colwell propose une autre lecture. Selon elle, Guillaume s'inquiétait surtout de la disparition prochaine de sa propre dynastie. Le roman en vers aurait servi à affirmer la grandeur d'une famille menacée de s'éteindre. Les deux versions ont en commun de célébrer la puissance des Lusignan, en Occident comme en Orient.

Une famille réelle derrière la fée

Les Lusignan ont bien existé. C'était une puissante famille du Poitou. Pendant les croisades, certains de ses membres sont devenus rois de Jérusalem, de Chypre et d'Arménie. Dans le roman, les fils de Mélusine partent conquérir des royaumes lointains, comme Chypre et l'Arménie. Le récit transforme ainsi une histoire familiale réelle en légende.

Mühlethaler relève des échos de l'actualité dans le texte. Pierre Ier de Lusignan, roi de Chypre, a été assassiné en 1369. Léon de Lusignan, dernier roi d'Arménie, est mort en exil à Paris en 1393. Le roman raconte aussi l'incendie de l'abbaye de Maillezais, que le personnage de Geoffroy à la Grand Dent fait ensuite reconstruire. Cet épisode rappelle un conflit du XIIIe siècle entre un Geoffroy de Lusignan et cette abbaye.

La légende s'attache à plusieurs lieux du Poitou. La forteresse de Lusignan, entre Poitiers et La Rochelle, est aujourd'hui en ruine. À Vouvant, une tour construite vers la fin du XIIe ou le début du XIIIe siècle porte le nom de tour Mélusine ; la légende dit que la fée l'a bâtie en une seule nuit.

Une image et une musique

Le duc de Berry a fait représenter cette légende. Dans les Très Riches Heures, peintes par les frères Limbourg et datées de 1414, la page du mois de mars montre le château de Lusignan. Au-dessus d'une tour vole un dragon ailé : c'est Mélusine. Le manuscrit est conservé au musée Condé, à Chantilly. Selon Mühlethaler, l'image rappelait les droits du duc sur le Poitou, au moment où le roi d'Angleterre Henri V réclamait cette province.

Le roman a eu beaucoup de succès, d'abord en manuscrit puis en livre imprimé, et cet intérêt a duré jusqu'au XIXe siècle. En 1833, le compositeur Felix Mendelssohn entend à Berlin l'opéra Melusina de Conradin Kreutzer, sur un livret de Franz Grillparzer. Il n'aime pas l'ouverture et décide d'en écrire une autre. Son ouverture « La belle Mélusine » est créée à Londres le 7 avril 1834, puis révisée en 1835.

Les études savantes sur le roman ont longtemps été rares. Un colloque organisé en 1993 pour le sixième centenaire a relancé l'intérêt, et plusieurs éditions et traductions nouvelles ont paru depuis.

Ce que les sources permettent de dire

Mélusine appartient à la littérature et à la mémoire familiale, pas à l'histoire des faits. Les sources documentent deux romans, leurs commanditaires, leurs dates et leurs buts politiques ou dynastiques. Elles montrent aussi comment une fée a servi à donner une origine glorieuse à des familles et à des terres réelles.

La question des origines plus anciennes du motif, comme les récits d'épouses surnaturelles soumises à un interdit, reste ouverte dans nos sources. Nous ne l'avons pas développée ici, faute de source vérifiée sur ce point.

Les explications examinées

Retenue
Légende généalogique écrite pour glorifier les Lusignan et appuyer les droits du duc de Berry sur le Poitou

Commande, dates et contexte documentés par le prologue et par Mühlethaler.

Débattue
Version en vers née d'une inquiétude dynastique des seigneurs de Parthenay

Thèse de Colwell (2011), contre la lecture politique antérieure.

Plausible
Souvenir déformé d'événements réels de la famille (croisades, rois de Chypre et d'Arménie)

Échos relevés par Mühlethaler ; le récit reste une fiction.

Écartée
Existence réelle d'une femme-serpent ancêtre des Lusignan

Aucun fondement ; le récit se présente comme vrai pour servir une généalogie.

Questions ouvertes

  • Quels récits plus anciens d'épouses surnaturelles Jean d'Arras connaissait-il ?
  • Quand et comment la forteresse de Lusignan a-t-elle été détruite ?

Sources

Meilleure source : niveau 1 (source primaire) · barème de la charte éditoriale.

  1. Jean d'Arras, Mélusine, « nouvelle édition conforme à celle de 1478 », introduction de Charles Brunet (1854), eBook n° 65457 — Project Gutenberg Niv. 1
  2. « Mélusine s'envole au-dessus de la tour poitevine », Jean d'Arras, Roman de Mélusine, Paris, Bibliothèque de l'Arsenal, ms. 3353, f. 140v (notice n° 13747) — Utpictura18, Aix-Marseille Université Niv. 3
  3. Stacey L. Hahn, compte rendu de Jean d'Arras, Melusine; or, the Noble History of Lusignan, trad. D. Maddox et S. Sturm-Maddox (2012), H-France Review 14, n° 37 (2014) — H-France Niv. 2
  4. Tania M. Colwell, « Patronage of the poetic Mélusine romance: Guillaume l'Archevêque's confrontation with dynastic crisis », Journal of Medieval History 37:2 (2011), p. 215-229 — Australian National University (notice) Niv. 2
  5. Jean-Claude Mühlethaler, « Les Très Riches Heures, March » (Lusignan) — University of Pennsylvania, projet Europe: A Literary History Niv. 2
  6. Anne Le, « Melusine: The Myth, the Woman, the Legend » — University of Notre Dame, Medieval Institute (blog Manuscript Studies) Niv. 3
  7. Christopher Hogwood, préface à Felix Mendelssohn Bartholdy, Ouverture « Die schöne Melusine » op. 32, édition Urtext (BA 9051, 2003) — Bärenreiter Niv. 2
  8. Les frères Limbourg, « Mars », Très Riches Heures du duc de Berry (fiche pédagogique) — Académie de Nice, DSDEN 06 Niv. 3

Rédigé — relecture humaine recommandée avant publication · relecture humaine : en attente. Les statuts « retenue », « plausible », « débattue » et « écartée » décrivent l'état des preuves, pas une opinion sur les croyances.

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