L'homme au masque de fer
Pignerol, Sainte-Marguerite et Paris (France) · 1669 – 1703
La France de l'étrange Enquêtes officielles et archives
Pendant trente-quatre ans, un prisonnier d'État a suivi le même geôlier de forteresse en forteresse, de Pignerol à la Bastille, le visage caché. Il meurt à Paris le 19 novembre 1703 et il est enterré sous un faux nom. Voltaire en fait un frère de Louis XIV, Dumas un jumeau. Les archives racontent une histoire plus modeste mais tout aussi étrange : celle d'un valet que le roi voulait faire disparaître, et dont on ignore encore le secret.
Un prisonnier sans nom
Le 18 septembre 1698, un nouveau gouverneur arrive à la Bastille. Il s'appelle Bénigne Dauvergne de Saint-Mars. Il amène avec lui, selon le journal tenu par l'officier du Junca, « un ancien prisonnier qu'il avait à Pignerol ». Cet homme reste toujours masqué et l'on ne prononce pas son nom. Il meurt subitement le 19 novembre 1703. Il est enterré le lendemain au cimetière de la paroisse Saint-Paul. Le registre l'inscrit sous le nom de « Marchioly » et lui donne environ quarante-cinq ans.
Ce prisonnier n'est pas une invention. Son parcours se suit dans la correspondance de Louvois, le ministre de la Guerre de Louis XIV, et de Saint-Mars, son geôlier. Il a été détenu successivement à Pignerol, forteresse alors française du Piémont, au fort d'Exilles, à l'île Sainte-Marguerite au large de Cannes, puis à la Bastille. À chaque étape, il a suivi Saint-Mars. Le musée installé aujourd'hui dans le fort de Sainte-Marguerite compte au total trente-quatre ans de détention, sans procès.
Un masque de velours
Le masque de fer est une légende. Selon l'Encyclopaedia Britannica, aucune source historique n'indique un masque fait d'autre chose que de velours noir. L'historien Andrew Lang et l'archiviste Frantz Funck-Brentano, qui ont travaillé sur les documents de la Bastille, disent la même chose. Selon Lang, le prisonnier est d'ailleurs mort avec son masque de velours.
À Sainte-Marguerite, le prisonnier vivait isolé. Selon le musée de Cannes, il ne parlait qu'à Saint-Mars et ne sortait de sa cellule que pour la messe, dite dans le couloir près de sa porte. La cellule était meublée et chauffée. Rien ne subsiste de son mobilier ni du masque : ses affaires ont été brûlées après sa mort. Le fort a aussi enfermé d'autres prisonniers, dont des pasteurs protestants après la révocation de l'édit de Nantes. Une aile ajoutée en 1690 porte à six le nombre des cellules du rez-de-chaussée. Le musée note encore que Saint-Mars avait gardé d'autres détenus célèbres, comme Fouquet et Lauzun, et que ses lettres à Louvois donnaient beaucoup d'importance à son prisonnier.
Voltaire et la naissance du mythe
Le premier témoignage public vient de la princesse Palatine, belle-sœur de Louis XIV. Dans une lettre du 15 octobre 1711, elle écrit qu'un homme a vécu de longues années masqué à la Bastille et qu'il y est mort masqué. Une semaine plus tard, elle croit savoir qu'il s'agissait d'un seigneur anglais mêlé à un complot.
C'est Voltaire qui a rendu l'histoire célèbre. Dans Le Siècle de Louis XIV, il décrit un prisonnier inconnu, grand, jeune et d'allure noble, envoyé en secret à Sainte-Marguerite. Son masque aurait eu une mentonnière à ressorts d'acier pour lui permettre de manger. Voltaire ajoute des anecdotes : Louvois lui aurait parlé debout, avec respect ; le prisonnier aurait gravé un message sur une assiette d'argent et l'aurait jetée par la fenêtre. Voltaire se trompe aussi sur des points vérifiables : il fait arriver Saint-Mars à la Bastille en 1690, alors que les registres donnent 1698.
Dans un texte plus tardif, Voltaire écarte plusieurs candidats, comme le duc de Beaufort, le comte de Vermandois ou le duc de Monmouth. Il rapporte aussi que le prisonnier, peu avant sa mort, aurait dit à l'apothicaire de la Bastille qu'il avait environ soixante ans, ce qui ne s'accorde pas avec les quarante-cinq ans du registre de sépulture. Il insiste sur l'idée que le visage devait être caché parce qu'il ressemblait à quelqu'un. Selon la Britannica, c'est ainsi qu'il a popularisé l'hypothèse d'un frère aîné de Louis XIV. Alexandre Dumas l'a reprise dans Le Vicomte de Bragelonne, avec un frère jumeau. Aucune source d'archives ne soutient cette idée.
Les deux candidats sérieux
Sur la douzaine d'hypothèses anciennes, la Britannica estime que deux seulement résistent à l'examen. La première est celle d'Ercole Mattioli, secrétaire du duc de Mantoue. Il avait trahi des négociations secrètes sur la cession de la forteresse de Casal à la France. Il est enlevé sur le sol italien le 2 mai 1679 et enfermé à Pignerol. En 1898, Funck-Brentano défend cette thèse dans Légendes et archives de la Bastille. Elle s'appuie surtout sur le nom du registre de sépulture, « Marchioly », proche de Mattioli.
Mais cette thèse se heurte à un obstacle. En 1681, Saint-Mars part pour Exilles avec deux prisonniers seulement, et Mattioli reste à Pignerol. On admet en général qu'il est mort à Sainte-Marguerite en avril 1694, soit quatre ans avant le transfert à la Bastille. Andrew Lang remarque aussi que son cas était connu de tous : c'était « le moins mystérieux des prisonniers d'État ».
La seconde hypothèse est celle d'Eustache Dauger. Le 19 juillet 1669, Louvois prévient Saint-Mars qu'on lui amène de Dunkerque un prisonnier de la plus haute importance, qui n'est pourtant qu'un valet. Il faut le menacer de mort s'il parle d'autre chose que de ses besoins. Dauger suit ensuite Saint-Mars à Exilles, à Sainte-Marguerite et à la Bastille. C'est aujourd'hui l'identification la plus généralement admise.
Ce que disent les recherches récentes
Si le nom fait à peu près consensus, la raison de la détention reste inconnue. Pourquoi enfermer un valet pendant trente-quatre ans, sous un tel secret ? Au début du XXe siècle, Andrew Lang proposait d'y voir le valet d'un conspirateur protestant, Roux de Marsilly, connu en Angleterre sous le nom de Martin. Il notait un détail troublant : en 1675, Louvois autorise Dauger à servir de valet au surintendant déchu Nicolas Fouquet, lui-même prisonnier à Pignerol, à condition qu'il n'ait aucun contact avec un autre détenu, Lauzun.
En 2016, l'historien Paul Sonnino, de l'université de Californie à Santa Barbara, a publié le résultat de près de trente ans de travail sur la correspondance et les documents officiels. Selon lui, Dauger était le valet du trésorier du cardinal Mazarin. Il aurait su comment Mazarin s'était enrichi aux dépens de l'ancien roi et de la reine d'Angleterre, et il aurait parlé au mauvais moment. Les articles consacrés au livre ne citent pas de critique détaillée de cette thèse par d'autres historiens.
En 2021, l'historienne Josephine Wilkinson a publié une autre synthèse. D'après le compte rendu de Publishers Weekly, elle voit en Dauger un valet qui aurait trahi le marquis de Louvois, tout en reconnaissant que les lacunes du dossier obligent à spéculer. Ces travaux convergent sur un point : le prisonnier n'était pas un prince, mais un domestique qui savait quelque chose.
Ce que les sources permettent de dire
L'existence du prisonnier, ses transferts, la durée de sa détention, son masque de velours et sa mort en 1703 sont solidement établis par les archives. L'identification avec Eustache Dauger est la plus probable. La thèse Mattioli reste défendue, mais elle s'accorde mal avec la chronologie.
Le frère jumeau ou le frère aîné de Louis XIV relèvent de la littérature. Le véritable mystère est ailleurs : on ignore toujours ce que savait ce valet, et pourquoi le roi et son ministre ont jugé nécessaire de le faire disparaître à vie. Le musée de Cannes suggère aussi que Saint-Mars a pu entretenir lui-même le mystère pour se donner de l'importance.
Les explications examinées
Correspondance de Louvois et parcours suivi de 1669 à 1703 ; identification la plus admise.
Nom proche de « Marchioly », mais mort probable à Sainte-Marguerite en 1694.
Thèse appuyée sur la correspondance ; le secret lui-même n'est pas documenté.
Hypothèse littéraire de Voltaire et de Dumas, sans appui dans les archives.
Les sources parlent d'un masque de velours noir.
Questions ouvertes
- Quel secret Eustache Dauger détenait-il pour être gardé à vie sous la menace de mort ?
- Saint-Mars a-t-il amplifié le mystère pour donner du prix à sa charge ?
Sources
Meilleure source : niveau 1 (source primaire) · barème de la charte éditoriale.
- Voltaire, Le Siècle de Louis XIV, chapitre XXV « Particularités et anecdotes du règne de Louis XIV » (édition Garnier) — Wikisource Niv. 1
- Voltaire, « Man in the Iron Mask », dans le Dictionnaire philosophique, trad. H. I. Woolf (Knopf, 1924) — Hanover College, Hanover Historical Texts Project Niv. 1
- Andrew Lang, « The Valet's Tragedy », dans The Valet's Tragedy, and Other Studies — Project Gutenberg (eBook n° 2073) Niv. 2
- Frantz Funck-Brentano, Legends of the Bastille (trad. de Légendes et archives de la Bastille, Hachette, 1898), Downey & Co., 1899 — Project Gutenberg (eBook n° 43231) Niv. 2
- Man in the Iron Mask — Encyclopaedia Britannica Niv. 3
- Musée du Masque de fer et du Fort royal : présentation des collections — Ville de Cannes Niv. 3
- Jim Logan, « Mystery Unmasked » (sur le livre de Paul Sonnino), 2016 — Université de Californie à Santa Barbara Niv. 3
- Compte rendu de Josephine Wilkinson, The Man in the Iron Mask: The True Story of Europe's Most Famous Prisoner (Pegasus), 19 avril 2021 — Publishers Weekly Niv. 4
- « Mysterious 'Man in the Iron Mask' Revealed, 350 Years Later », 6 mai 2016 — Live Science Niv. 4
Rédigé — relecture humaine recommandée avant publication · relecture humaine : en attente. Les statuts « retenue », « plausible », « débattue » et « écartée » décrivent l'état des preuves, pas une opinion sur les croyances.