L'Atlantide
Athènes et Santorin (Grèce) · IVe siècle av. J.-C.
Canulars et fraudes Folklore du monde
Une île plus grande que la Libye et l'Asie, au-delà des Colonnes d'Héraclès, gouvernée par dix rois fils de Poséidon, engloutie par la mer : c'est l'Atlantide. Elle n'apparaît que dans deux dialogues de Platon, le Timée et le Critias. Pendant des siècles, on l'a cherchée partout, de l'Atlantique à la Suède. En 1882, Ignatius Donnelly en fait le berceau de toutes les civilisations. Au XXe siècle, l'éruption de Santorin relance la quête. Les historiens de la pensée grecque y voient pourtant un mythe construit par Platon pour parler d'Athènes.
Un récit dans deux dialogues
Toute l'histoire de l'Atlantide repose sur deux textes de Platon, le Timée et le Critias, écrits au IVe siècle avant notre ère. Aucun auteur plus ancien n'en parle. Dans le Timée, le personnage de Critias raconte un récit qu'il tient, dit-il, de son aïeul, qui le tenait lui-même du législateur athénien Solon.
Solon aurait voyagé en Égypte, à Saïs, ville du delta du Nil. Là, un vieux prêtre lui aurait dit : « Ô Solon, Solon, vous autres Grecs, vous êtes toujours jeunes. » Les Égyptiens, eux, garderaient la mémoire d'événements très anciens. Le prêtre raconte alors qu'il y a neuf mille ans, Athènes a affronté une puissance venue de l'Atlantique.
Cette chaîne de témoins est un procédé connu chez Platon. Elle donne au récit l'autorité de l'ancienneté, tout en le plaçant hors de portée de toute vérification. Dans le dialogue, Socrate se réjouit d'ailleurs que l'histoire soit « vraie », ce qui conviendrait bien à la fête des Panathénées.
L'île et sa chute
Selon le Timée, l'Atlantide était une grande île située face aux Colonnes d'Héraclès, c'est-à-dire le détroit de Gibraltar, « plus grande que la Libye et l'Asie réunies ». Ses rois dominaient une partie de l'Europe et de l'Afrique. Ils ont voulu soumettre l'Égypte, la Grèce et tout le pourtour de la Méditerranée. Athènes, restée seule après l'abandon des autres Grecs, les a repoussés.
Puis viennent des séismes et des inondations terribles. L'armée athénienne s'enfonce dans la terre, et l'île d'Atlantide disparaît dans la mer. Le texte ajoute que cela explique les hauts-fonds qu'on trouve dans cette partie de l'océan.
Le Critias décrit l'île en détail. Le dieu Poséidon s'y unit à une mortelle, Cleito, et entoure sa colline d'anneaux alternés de terre et de mer. Il partage l'île en dix parts pour ses dix fils ; l'aîné, Atlas, donne son nom à l'île et à l'océan. La grande plaine mesure trois mille stades de long. Mais avec le temps, « la part divine » des rois s'affaiblit, et leur orgueil grandit. Zeus réunit les dieux pour les punir. Le texte s'arrête là, au milieu d'une phrase : le Critias est inachevé.
Un mythe pour penser Athènes
Pour l'historien Pierre Vidal-Naquet, l'Atlantide n'est pas une source historique mal transmise, mais un mythe construit avec soin. En 1964, il montre que l'Athènes primitive et l'Atlantide forment un couple. La première représente l'unité et la stabilité, comme la cité idéale de la République. La seconde représente le changement, la mer, l'empire.
Plusieurs détails de l'Atlantide rappellent en fait l'Athènes du temps de Platon : ses ports, qui évoquent le Pirée, son temple, qui fait penser au Parthénon, sa puissance navale et impériale. Vidal-Naquet résume cette idée par une formule : l'Athènes maritime « devient l'Atlantide ». Le conflit entre les deux cités est donc, en partie, un conflit d'Athènes avec elle-même.
Dans un livre de 2005, Vidal-Naquet va plus loin : l'Atlantide est, selon lui, une invention platonicienne pure et simple. Le philologue Heinz-Günther Nesselrath, dans un compte rendu, partage ce jugement sur l'invention, tout en discutant certains détails. Il pense par exemple que le Critias est resté inachevé, et non interrompu volontairement.
Ignatius Donnelly et l'Atlantide « réelle »
Pendant des siècles, des auteurs ont pris le récit à la lettre et placé l'Atlantide en Crète, en Andalousie, au Sahara, au lac Titicaca ou même en Suède. Mais le livre qui a le plus marqué les chercheurs d'Atlantide modernes est celui de l'Américain Ignatius Donnelly, Atlantis: The Antediluvian World, publié en 1882.
Donnelly résume son propos en treize thèses. Pour lui, le récit de Platon n'est « pas une fable, mais une histoire véritable ». L'Atlantide aurait été le lieu où l'humanité est sortie de la barbarie. Ses rois seraient devenus les dieux des Grecs, des Phéniciens, des Hindous et des Scandinaves. L'Égypte aurait été sa plus ancienne colonie, l'alphabet phénicien viendrait d'un alphabet atlante, et les récits de déluge du monde entier garderaient le souvenir de son engloutissement.
Aucune de ces thèses n'a été confirmée par l'archéologie, la géologie ou la linguistique. Le livre de Donnelly reste pourtant la source d'une grande partie des théories modernes sur l'Atlantide, souvent reprises sans que leur origine soit citée.
Santorin, l'éruption et l'Atlantide
Au XXe siècle, une autre piste apparaît : l'île de Santorin, l'ancienne Théra, en mer Égée. C'est le reste d'un volcan qui a connu une énorme éruption vers le milieu du IIe millénaire avant notre ère. En 1939, l'archéologue grec Spyridon Marinatos publie dans la revue Antiquity un article sur « la destruction volcanique de la Crète minoenne ». Il rejette l'idée d'une invasion et propose une cause naturelle. L'extrait disponible de cet article ne parle pas de l'Atlantide.
Marinatos découvre ensuite à Akrotiri, sur Santorin, une ville de l'âge du bronze ensevelie sous les cendres. Selon History Today, une des théories avancées rattache cette ville à l'Atlantide. Le lien a surtout été défendu par le sismologue Angelos Galanopoulos, avec le journaliste Edward Bacon, et par le spécialiste de l'Antiquité J. V. Luce.
Le site lui-même est impressionnant. Les cendres et les pierres ponces y atteignent par endroits soixante mètres d'épaisseur. Au moment où History Today lui consacre un article, seul un hectare environ, sur une vingtaine, a été fouillé, dans un ravin où une rivière a entaillé la couche de cendres. Les fouilles sont alors dirigées par Christos Doumas, de l'université d'Athènes, et six maisons ont été dégagées. Un séisme avait déjà en partie détruit la ville avant que le volcan n'entre en éruption et ne s'effondre. Ces découvertes racontent une catastrophe réelle et bien documentée, mais elles ne disent rien de Poséidon, de dix rois ou d'une guerre contre Athènes.
L'historien M. I. Finley a vivement critiqué ces livres en 1969. Platon, rappelle-t-il, ne disposait d'aucun document écrit sur cette éruption. Il juge « ridicule » la tentative de faire correspondre la société de l'Atlantide avec la Crète minoenne, et note que ces auteurs évitent de comparer le récit avec la critique d'Athènes dans la République. Il souligne aussi un écart d'environ cinquante ans entre l'éruption et les destructions en Crète. En 1977, les chercheurs Pichler et Schiering contestent, à partir de leurs travaux sur l'île, l'idée de deux éruptions qui aurait permis de combler cet écart. La date exacte de l'éruption reste elle-même discutée.
Ce que les sources permettent de dire
L'Atlantide n'est attestée que chez Platon, et le récit porte toutes les marques d'une construction philosophique : témoins invérifiables, chiffres immenses, géographie symbolique, morale de l'orgueil puni. Rien, dans les découvertes archéologiques, ne correspond à une île plus grande que l'Asie engloutie il y a plus de onze mille ans.
L'éruption de Théra est un fait géologique réel, et la ville d'Akrotiri est un site archéologique remarquable. Mais rien n'indique que Platon en ait eu connaissance. L'Atlantide « réelle » relève de la longue histoire des lectures littérales d'un mythe, dont celle de Donnelly est la plus influente.
Les explications examinées
Analyse de Vidal-Naquet (1964, 2005), partagée par Nesselrath ; aucune source avant Platon.
Défendue par Galanopoulos et Luce ; critiquée par Finley (aucune source écrite, écart de dates).
Aucune trace géologique ni archéologique ; thèses non confirmées.
Chaîne de témoins invérifiable, procédé littéraire ; aucune trace égyptienne connue dans nos sources.
Questions ouvertes
- Platon a-t-il puisé certains détails de l'Atlantide chez Hérodote, comme le pense Vidal-Naquet ?
- Quelle est la date la plus solide de l'éruption de Théra aujourd'hui ?
Sources
Meilleure source : niveau 1 (source primaire) · barème de la charte éditoriale.
- Platon, Timée (trad. Benjamin Jowett) — Project Gutenberg (eBook n° 1572) Niv. 1
- Platon, Critias (trad. Benjamin Jowett) — Project Gutenberg (eBook n° 1571) Niv. 1
- Ignatius Donnelly, Atlantis: The Antediluvian World (1882) — Project Gutenberg (eBook n° 4032) Niv. 1
- Pierre Vidal-Naquet, « Athènes et l'Atlantide. Structure et signification d'un mythe platonicien », Revue des Études Grecques 77 (1964), p. 420-444 — Méditerranées (reproduction de l'article) Niv. 2
- Heinz-Günther Nesselrath, compte rendu de Pierre Vidal-Naquet, L'Atlantide : petite histoire d'un mythe platonicien (2005), BMCR 2008.08.22 — Bryn Mawr Classical Review Niv. 2
- Spyridon Marinatos, « The Volcanic Destruction of Minoan Crete », Antiquity 13, n° 52 (1939), p. 425-439 — Cambridge University Press Niv. 2
- H. Pichler et W. Schiering, « The Thera eruption and Late Minoan-IB destructions on Crete », Nature 267 (1977), p. 819-822 — Nature Niv. 2
- M. I. Finley, « Back to Atlantis », The New York Review of Books (4 décembre 1969) — The New York Review of Books Niv. 4
- Thera Revisited — History Today Niv. 4
Rédigé — relecture humaine recommandée avant publication · relecture humaine : en attente. Les statuts « retenue », « plausible », « débattue » et « écartée » décrivent l'état des preuves, pas une opinion sur les croyances.