La combustion humaine spontanée
Cesena (Italie), St. Petersburg (États-Unis), Galway (Irlande) · 1731 – 2011
La nature prise pour du paranormal Canulars et fraudes
Une personne seule, un corps presque entièrement réduit en cendres, et une pièce à peine touchée par le feu : depuis le XVIIIe siècle, ces scènes ont nourri l'idée qu'un être humain pourrait prendre feu de lui-même. La comtesse Bandi en 1731, le personnage de Krook chez Dickens, Mary Reeser en 1951 et un retraité de Galway en 2010 jalonnent cette histoire. Les expériences menées depuis sur des carcasses de porc et sur des corps donnés à la science proposent une explication plus simple : l'effet mèche, où la graisse du corps entretient lentement un feu parti d'une source extérieure.
Une scène qui revient
Les récits de « combustion humaine spontanée » se ressemblent. Une personne vit seule, souvent âgée. On la retrouve morte, le corps presque entièrement réduit en cendres. Pourtant, la pièce autour est à peine abîmée : un fauteuil brûlé, une tache sur le plancher, de la suie au plafond. Certaines parties du corps, comme un pied ou le bas des jambes, sont restées presque intactes.
Cette scène a semblé impossible pendant longtemps. Un corps humain contient beaucoup d'eau, et il faut un four très chaud pour le réduire en cendres. D'où l'idée que le feu viendrait de l'intérieur, sans flamme extérieure. Les cas les plus connus permettent de suivre la naissance de cette idée, puis la façon dont les enquêteurs l'ont remplacée par une explication physique.
Derrière chacun de ces cas, il y a une personne morte dans des circonstances pénibles, et des proches. Ce dossier s'en tient à ce que disent les documents, sans insister sur les détails macabres.
La comtesse de Cesena, 1731
Le cas fondateur est celui de Cornelia Zangari Bandi, une comtesse de Cesena, en Italie. La même année 1731, un ecclésiastique de Vérone, Giuseppe Bianchini, publie un « avis sur la cause de la mort » de la comtesse, sous forme de lettre au comte Ottolino Ottolini.
La relation reproduite par Bianchini décrit une femme de 62 ans, pieuse et charitable, retrouvée morte un matin dans sa chambre. Le texte que nous avons lu date la nuit du 14 mars 1731, mais l'introduction parle du 14 avril : les deux dates coexistent dans l'ouvrage. On retrouve un tas de cendres à quelques palmes du lit, les deux jambes intactes, encore vêtues de leurs bas, et une partie du crâne. Une petite lampe à huile gît éteinte sur le sol, vide de son huile.
Bianchini cherche une cause naturelle. Il évoque notamment l'esprit-de-vin, c'est-à-dire l'alcool, qui pourrait selon lui s'enflammer dans le corps. On lit souvent que la comtesse se frictionnait à l'alcool camphré ; nous n'avons pas trouvé cette précision dans le texte de Bianchini, et nous la laissons donc de côté.
Dickens et la mort de Krook
Le cas Bandi est devenu célèbre grâce à un roman. Dans Bleak House, Charles Dickens fait mourir Krook, un chiffonnier ivrogne, dans son arrière-boutique. Deux personnages entrent dans la pièce. Le chat gronde devant le foyer, une vapeur suffocante remplit l'air. Ils trouvent une petite tache de plancher brûlée et ce qui ressemble à une bûche carbonisée couverte de cendres blanches : c'est tout ce qui reste de Krook. Le narrateur conclut à une « combustion spontanée », et à aucune autre des morts possibles.
Pour Dickens, cette mort a aussi une valeur de symbole : Krook est surnommé le « Lord Chancelier », et sa fin évoque un système judiciaire qui pourrit de l'intérieur. Mais l'écrivain tient aussi au sérieux du phénomène. Son ami George Henry Lewes avait publié des lettres pour lui dire que la combustion spontanée était impossible.
Dans sa préface, Dickens répond qu'il s'est documenté avant d'écrire et qu'il existe « environ trente cas » connus. Il cite le cas de la comtesse, qu'il orthographie « Cornelia de Baudi Cesenate », étudié selon lui « minutieusement » par Bianchini. Il cite aussi un cas survenu à Reims quelques années plus tôt, décrit par le chirurgien Le Cat : un mari, d'abord condamné pour le meurtre de sa femme, aurait été acquitté en appel parce qu'on avait conclu à une combustion spontanée.
Mary Reeser, St. Petersburg, 1951
Le cas moderne le plus cité est celui de Mary Hardy Reeser, une veuve de 67 ans qui vivait au 1200 Cherry Street, à St. Petersburg, en Floride. Le 2 juillet 1951 au matin, la propriétaire, Pansy Carpenter, vient lui porter un télégramme. Elle trouve la poignée de la porte brûlante et appelle à l'aide.
Selon les articles consultés, il ne restait que quelques fragments du corps, dont une partie du pied gauche encore chaussé d'une pantoufle. Son fauteuil rembourré était réduit à ses ressorts métalliques. Le reste de l'appartement était peu touché. Son fils, médecin, l'avait vue la veille au soir, assise dans ce fauteuil, en chemise de nuit, en train de fumer. Elle avait pris un sédatif.
Le chef de la police, J. R. Reichert, envoie les éléments au FBI. Le rapport conclut à une mort accidentelle : Mary Reeser se serait endormie en fumant, et la graisse de son corps aurait alimenté le feu. Aucun accélérant n'a été trouvé. L'anthropologue Wilton Krogman, consulté à l'époque, a exprimé des doutes ; ses notes sont aujourd'hui introuvables.
L'effet mèche et les expériences sur le porc
L'explication retenue par le FBI porte un nom : l'effet mèche. Le corps se comporte comme une bougie retournée. Un feu extérieur, par exemple une cigarette ou un foyer, enflamme d'abord les vêtements. La peau se fend, la graisse fond et imbibe les tissus, les vêtements et les matériaux autour. Ce « mèche » poreuse brûle alors lentement, à basse flamme, pendant des heures. Le feu reste concentré au contact du corps et se propage peu ailleurs.
Le criminaliste américain John DeHaan a testé cette idée. Avec Said Nurbakhsh, il a enveloppé une carcasse de porc de 215 livres, fraîchement abattue, dans une couverture de coton, posée sur une moquette. Un litre d'essence a servi à allumer la couverture au niveau des épaules. Le feu s'est ensuite entretenu seul pendant plus de six heures et demie, jusqu'à ce qu'on l'éteigne. Plus de 60 % de la masse a été détruite, et les gros os sont devenus fragiles et cendreux.
Les auteurs retiennent trois conditions : assez de graisse, une couche carbonisée qui sert de mèche, et une flamme extérieure qui dure quelques minutes, par exemple un feu de vêtements ou de literie de dix à quinze minutes. Ils notent aussi que les parties pauvres en graisse, comme les pieds et le bas des membres, n'entretiennent pas la combustion. Cela correspond aux jambes et aux pieds retrouvés dans les cas anciens.
En 2012, DeHaan a repris ces essais avec des corps humains donnés à la science, posés sur de la literie et allumés avec une simple flamme, sans accélérant. Ces corps ont entretenu un feu modeste pendant six à sept heures. Le torse, où la graisse est la plus abondante, était très détruit, la tête et les membres beaucoup moins.
Le verdict de Galway, 2010
En décembre 2010, Michael Faherty, un homme de 76 ans, meurt dans un incendie à son domicile de Galway, en Irlande. En pleine nuit, l'alarme d'un voisin se déclenche à cause de la fumée. Les secours trouvent le corps dans le salon, la tête près d'une cheminée où brûlait un feu ouvert. Seuls le plafond au-dessus du corps et le plancher en dessous sont abîmés.
Les enquêteurs ne trouvent ni accélérant ni signe d'intrusion. Un officier des pompiers estime que le feu de cheminée n'est pas en cause, mais personne ne parvient à déterminer l'origine de l'incendie. La pathologiste note un diabète et une hypertension, mais la cause de la mort ne peut pas être établie, tant le corps est détruit.
En septembre 2011, le coroner de l'ouest de Galway, Ciaran McLoughlin, conclut que le cas « entre dans la catégorie de la combustion humaine spontanée, pour laquelle il n'existe pas d'explication satisfaisante ». C'est la première fois en vingt-cinq ans de carrière qu'il rend un tel verdict. Interrogé par NPR, le médecin légiste américain Stephen Cina rappelle qu'il n'a jamais vu de cas semblable et que, aux États-Unis, ces morts une fois étudiées ont en général été rattachées à une cigarette.
Le verdict dit surtout que la source du feu n'a pas été identifiée. Il ne démontre pas qu'un corps peut s'enflammer de lui-même.
Ce que les sources permettent de dire
Aucun mécanisme connu ne permet à un corps humain de s'enflammer sans source de chaleur extérieure. Les cas les mieux documentés réunissent au contraire les mêmes éléments : une personne seule, souvent âgée ou affaiblie, une source de feu possible (lampe, cigarette, cheminée), des vêtements ou un fauteuil qui servent de mèche, et de longues heures avant la découverte.
Les cas anciens, comme celui de la comtesse Bandi, nous sont connus par des récits écrits pour défendre une théorie, à une époque où l'on attribuait ces morts à l'alcool. Ils ne permettent pas de reconstituer les faits avec précision. Dans le cas de Galway, l'absence de cause identifiée laisse une vraie zone d'incertitude, mais l'effet mèche reste l'explication la plus compatible avec ce que l'on observe.
Les explications examinées
Démontré sur un porc (2001) et sur des corps humains (2012) ; retenu par le FBI dans le cas Reeser.
Lampe à huile chez la comtesse Bandi, cigarette chez Mary Reeser ; à Galway, la source n'a pas été établie.
Hypothèse de Bianchini et de l'époque de Dickens ; sans fondement physiologique.
Aucun mécanisme connu ; le verdict de Galway constate l'absence d'explication, il n'en démontre pas une.
Questions ouvertes
- Quelle source de chaleur a déclenché l'incendie chez Michael Faherty, si ce n'est pas la cheminée ?
- Que contenaient les notes perdues de Wilton Krogman sur le cas Reeser ?
Sources
Meilleure source : niveau 1 (source primaire) · barème de la charte éditoriale.
- Giuseppe Bianchini, Parere sopra la cagione della morte della signora contessa Cornelia Zangari ne'Bandi cesenate (Vérone, P.A. Berno, 1731) — Internet Archive (exemplaire de l'Université de l'Illinois) Niv. 1
- Charles Dickens, Bleak House, préface de l'auteur — Standard Ebooks Niv. 1
- Charles Dickens, Bleak House, chapitre XXXII « The Appointed Time » — Standard Ebooks Niv. 1
- John D. DeHaan et Said Nurbakhsh, « Sustained Combustion of an Animal Carcass and Its Implications for the Consumption of Human Bodies in Fires », Journal of Forensic Sciences 46:5 (2001), p. 1076-1081 (résumé) — NCJRS, Office of Justice Programs Niv. 2
- John D. DeHaan, « Sustained Combustion of Bodies: Some Observations », Journal of Forensic Sciences 57:6 (2012), p. 1578-1584 (résumé) — NCJRS, Office of Justice Programs Niv. 2
- « To Die Or Not To Die From Spontaneous Combustion » (23 septembre 2011) — NPR Niv. 4
- « Galway man spontaneously combusted » (septembre 2011) — Irish Echo Niv. 4
- « The curious case of Mary Hardy Reeser » (20 octobre 2020) — Bay News 9 Niv. 4
- « Vintage St. Pete: The strange case of Mary Reeser » — St. Pete Catalyst Niv. 4
Rédigé — relecture humaine recommandée avant publication · relecture humaine : en attente. Les statuts « retenue », « plausible », « débattue » et « écartée » décrivent l'état des preuves, pas une opinion sur les croyances.