Les traces du Diable (Devon, 1855)
Devon (Royaume-Uni) · 1855
La nature prise pour du paranormal Folklore du monde
Un matin de février 1855, les habitants de plusieurs villages du Devon découvrent dans la neige des traces en forme de petit sabot. Elles avancent en file indienne, traversent des jardins, longent des murs et semblent passer sur des toits. La presse londonienne s'en empare, des lecteurs proposent un blaireau, un kangourou ou un ballon, et certains habitants y voient la marque de Satan. L'étude détaillée des sources montre une affaire moins nette que la légende, et probablement plusieurs causes mêlées.
Un matin de neige
Dans la nuit du 8 au 9 février 1855, une forte chute de neige recouvre le sud du Devon. Au matin, des habitants découvrent des empreintes curieuses. D'après le musée de Topsham, le boulanger George Fairley les remarque pendant sa tournée matinale. Très vite, on en signale dans plus de trente localités, surtout autour de l'estuaire de l'Exe : Topsham, Lympstone, Exmouth, Dawlish, Teignmouth, Torquay, Totnes, et une ou deux dans le Dorset voisin.
Les traces ressemblent à un petit sabot ou à un fer d'âne. Elles mesurent environ quatre pouces de long sur trois de large, soit une dizaine de centimètres. Elles se suivent en file indienne, à huit à seize pouces d'intervalle. Les récits disent qu'elles traversent des jardins, longent des murs, passent par de petits trous dans les haies et s'arrêtent net, puis reprennent plus loin. Certaines semblent passer sur des toits.
Une partie des habitants y voit la marque du Diable, qui aurait traversé la région pendant la nuit. Selon le musée de Topsham, certains n'osent plus sortir de chez eux. Le nom de « traces du Diable » vient de là.
Ce que rapporte la presse de 1855
Le premier compte rendu de presse retrouvé date du 13 février. Le 16 février 1855, The Times publie un article repris ensuite par l'écrivain Charles Fort. Il évoque une « sensation considérable » dans les villes de Topsham, Lympstone, Exmouth, Teignmouth et Dawlish. L'empreinte, dit le journal, « ressemble de près à celle d'un fer d'âne ». Elle mesure d'un pouce et demi à deux pouces et demi de large, et les pas sont « en général à 8 pouces les uns des autres ». Le journal signale des traces dans les jardins, dans les champs et sur le haut des maisons, et des deux côtés de l'estuaire.
Le 24 février, l'Illustrated London News publie une lettre signée « South Devon ». Selon le chercheur Mike Dash, son auteur est le jeune William D'Urban, âgé de 19 ans, qui habitait à Countess Wear, près d'Exeter. Sa lettre et son dessin, qui montre une ligne courbe d'empreintes non fendues, sont devenus la pièce la plus influente du dossier. C'est en grande partie ce texte qui a fixé l'image des traces dans les récits ultérieurs.
D'autres lettres suivent dans le même journal, et la presse locale publie de nombreux témoignages. Mike Dash souligne qu'il s'agit souvent de récits de seconde main. Les souvenirs recueillis à partir de 1890, plus de trente ans après les faits, sont encore moins fiables.
Une légende qui a grossi
Au fil des récits, l'affaire est devenue plus extraordinaire qu'elle ne l'était dans les sources. On lit souvent que les traces étaient identiques, fendues comme un sabot de diable, tracées en une seule nuit et en ligne parfaitement droite sur plus de cent miles. Mike Dash, qui a rassemblé en 1994 l'ensemble des documents connus, conteste ces points un par un.
D'après lui, les empreintes n'avaient pas toutes la même taille. Elles ne sont sans doute pas toutes apparues la même nuit, mais peut-être sur une ou deux nuits de plus. Elles ne suivaient pas une ligne droite continue. La distance totale, estimée entre 40 et 100 miles, n'a jamais été mesurée : personne n'a pu suivre toutes les pistes en une journée. Le Times précisait d'ailleurs que les empreintes n'étaient pas fendues, alors que beaucoup de récits modernes parlent de sabots fourchus.
Même la date varie. Charles Fort, qui a fait connaître l'affaire en 1919 dans The Book of the Damned, situe la découverte au matin du 8 février. La plupart des études retiennent la nuit du 8 au 9.
Blaireaux, kangourous et ballon
Dès 1855, les lecteurs proposent des explications. Le grand anatomiste Richard Owen écrit à l'Illustrated London News pour suggérer un blaireau, animal nocturne qui parcourt de longues distances en hiver pour se nourrir. Selon Mike Dash, ce choix tenait surtout au fait que le blaireau était, pour Owen, presque le seul quadrupède plantigrade de l'île, et non à une comparaison précise avec les traces.
Le révérend G. M. Musgrave, lui, évoque en chaire un kangourou échappé d'une ménagerie privée. Il n'y croyait guère : il voulait surtout rassurer ses paroissiens, qui pensaient que le Diable avait traversé la paroisse. Un journal local fait vite remarquer que les traces se trouvaient des deux côtés de l'estuaire de l'Exe. Aucune évasion de kangourou n'est d'ailleurs documentée, et l'enjambée de cet animal dépasse de loin celle des traces.
Une autre hypothèse, apparue plus tard, parle d'un ballon expérimental échappé du chantier naval de Devonport, qui aurait laissé traîner des chaînes ou des manilles au bout de ses cordes. Mike Dash note que cette idée n'a pas été proposée à l'époque. Il objecte qu'une corde pendue à un ballon ne pourrait pas laisser des pistes presque droites passant par des tuyaux et des haies. Mental Floss ajoute qu'aucune perte de ballon n'a été signalée.
La piste de la souris et du dégel
Pendant l'hiver 1962-1963, le zoologiste Alfred Leutscher observe dans la neige de la forêt d'Epping, près de Londres, des pistes de mulot. Quand cette petite souris saute, ses quatre pattes laissent des marques groupées qui peuvent ressembler à un sabot. Selon Mike Dash, c'est le seul animal dont on a montré qu'il laisse des traces très proches de celles du Devon. Mais même le mulot ne peut pas expliquer toutes les empreintes.
La météo joue aussi un rôle. Un témoin de 1855 écrit que la neige a été suivie de pluie, d'un vent d'est et d'un gel matinal. Une empreinte mouillée peut fondre sur les bords, puis regeler, et paraître plus grande et plus nette qu'au départ. Cela pourrait expliquer que des traces d'animaux ordinaires aient pris une forme étrange.
La folkloriste Theo Brown, qui a publié en 1952 des extraits des papiers du révérend Henry Ellacombe, curé de Clyst St George, pensait déjà que les causes étaient « presque certainement multiples ». Elle soupçonnait un âne égaré pour certaines pistes, car l'âne pose ses pieds presque en ligne. D'autres auteurs évoquent des farces, surtout pour les traces trop régulières le long des chemins.
Ce que les sources permettent de dire
Les traces de février 1855 ont bien existé : de nombreux témoins les ont vues et décrites, et la presse nationale en a parlé. Mais les descriptions se contredisent sur la taille, la forme, la date et l'étendue. L'image d'une piste unique et parfaite, tracée en une nuit sur cent miles, est une construction des récits ultérieurs.
Comme le conclut Mike Dash, l'affaire ne sera sans doute jamais résolue, faute de preuves assez précises. L'hypothèse la plus raisonnable est un mélange de causes : des animaux comme le mulot, l'âne ou d'autres petits mammifères, des traces déformées par le dégel, quelques farces, et une rumeur qui a relié entre elles des observations sans rapport. La croyance au passage du Diable fait partie de l'histoire de l'affaire, mais elle reste hors du champ de la preuve.
Des traces comparables sont signalées de temps à autre. Mental Floss rapporte ainsi qu'une habitante du nord du Devon a trouvé des empreintes semblables dans son jardin ; le biologiste qui les a examinées pensait à un lapin ou à un lièvre.
Les explications examinées
Conclusion de Theo Brown et de Mike Dash ; aucune cause unique n'explique tous les témoignages.
Ressemblance démontrée par Leutscher (1962-1963) ; ne couvre pas toutes les traces.
Choisi par Owen faute de mieux ; peu compatible avec la forme et l'étendue des traces.
Hypothèse tardive ; aucune perte de ballon attestée, trajet peu compatible avec des haies et des tuyaux.
Proposé pour rassurer ; aucune évasion documentée, enjambée trop grande.
Croyance populaire de l'époque, hors du champ de la preuve.
Questions ouvertes
- Combien de pistes distinctes ont réellement été observées, et sur combien de nuits ?
- Les tracés conservés dans les papiers Ellacombe ont-ils été relevés sur place ou recopiés ?
Sources
Meilleure source : niveau 1 (source primaire) · barème de la charte éditoriale.
- Charles Fort, The Book of the Damned (1919), chapitre 28, avec des extraits du Times (16 février 1855) et de l'Illustrated London News (24 février 1855) — Sacred-texts.com (transcription) Niv. 1
- The Illustrated London News, vol. 26, n° 729 (24 février 1855), numéro numérisé — Internet Archive Niv. 1
- Mike Dash, « The Devil's Hoofmarks: Source Material on the Great Devon Mystery of 1855 », Fortean Studies 1 (1994), p. 71-150 — Academia.edu (dépôt de l'auteur) Niv. 2
- « When The Devil Came To Topsham » (présentation d'ouvrage) — Topsham Museum Niv. 3
- Simon Gold, « The Mystery of the Devil's Footprints » (13 mai 2022) — Discovery UK Niv. 4
- « The Ongoing Mystery of the 'Devil's Footprints' » — Mental Floss Niv. 4
Rédigé — relecture humaine recommandée avant publication · relecture humaine : en attente. Les statuts « retenue », « plausible », « débattue » et « écartée » décrivent l'état des preuves, pas une opinion sur les croyances.