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NX-051 · Relique et datation

Le suaire de Turin

Turin (Italie) · 1389 – 1988

Canulars et fraudes Esprit critique et perception

Bilan · Lin daté du Moyen Âge par trois laboratoires ; méthode discutée, valeur de foi hors du champ de la preuve Dossier approfondi10 min de lecture · rédigé le 20 octobre 2026 · mis à jour le 20 octobre 2026

Un long drap de lin, conservé à Turin, porte l'image pâle d'un homme crucifié. Pour beaucoup de chrétiens, c'est le linceul du Christ, ou du moins une image qui invite à la prière. Dès 1389, un évêque de Troyes écrivait pourtant au pape que ce drap avait été peint. En 1988, trois laboratoires l'ont daté par le carbone 14 et ont conclu à un tissu du Moyen Âge. Depuis, des chercheurs discutent la solidité de ces mesures, tandis que l'Église laisse la question aux scientifiques.

Un drap, une image, une foi

Le suaire de Turin est une longue pièce de lin. On y voit l'image très pâle d'un homme qui porte des traces de blessures. Ces traces rappellent le récit de la Passion dans les Évangiles. Pour de nombreux chrétiens, ce drap est le linceul dans lequel le corps de Jésus a été enveloppé. Pour d'autres croyants, c'est avant tout une image qui aide à prier, quelle que soit son origine.

Ce dossier ne cherche pas à juger cette foi. Elle reste hors du champ de la preuve. Il examine deux questions que l'on peut étudier avec des documents : depuis quand ce drap est-il connu, et quel âge a son tissu ? Sur ces deux points, les sources anciennes et les mesures modernes vont dans le même sens, même si la datation de 1988 fait encore l'objet de discussions.

Le drap est conservé dans la cathédrale de Turin depuis 1578. Il appartient à une longue histoire de dévotion, que ce dossier respecte, et à une longue histoire de débats, que les documents permettent de suivre.

Lirey, au milieu du XIVe siècle

Les premières traces certaines du drap datent du milieu du XIVe siècle, en Champagne. Selon le site officiel du Suaire, tenu par l'archidiocèse de Turin, le chevalier Geoffroy de Charny le place en 1353 dans l'église qu'il a fait construire sur son fief de Lirey, près de Troyes. L'article de l'Encyclopédie catholique de 1912, signé par le jésuite Herbert Thurston, situe sa première apparition vers 1360. Avant Lirey, écrivait Thurston, l'histoire du drap ne repose que sur des conjectures.

Très tôt, les autorités de l'Église locale s'inquiètent de ces expositions. Le chanoine Ulysse Chevalier, qui a réuni en 1903 les documents de cette époque, souligne que tout ce que l'on sait du drap avant 1389 se trouve dans un seul texte, devenu célèbre : le mémoire de Pierre d'Arcis.

Le mémoire de Pierre d'Arcis (1389)

En 1389, une nouvelle exposition du drap est autorisée. Une bulle du pape Clément VII, datée du 28 juillet 1389, confirme l'autorisation donnée par un légat du pape. L'évêque de Troyes, Pierre d'Arcis, s'y oppose. Il rédige un mémoire destiné au pape. Il y affirme que le drap est une peinture, et non le vrai linceul du Christ.

Selon Thurston, l'évêque déclarait que le drap était l'œuvre d'un artiste qui, quelques années plus tôt, avait avoué l'avoir peint. Pierre d'Arcis rappelait aussi qu'un de ses prédécesseurs avait déjà dénoncé la fraude, vers 1355. Ce mémoire est donc un témoignage proche des faits, écrit par l'autorité religieuse du lieu. Il a toutefois été rédigé dans un conflit, et l'enquête qu'il évoque ne nous est connue que par lui.

Le 6 janvier 1390, Clément VII publie trois bulles qui règlent l'affaire. Il n'interdit pas l'exposition. Mais, selon Thurston, il exige qu'on annonce aux fidèles que le drap n'est qu'une image faite pour représenter le linceul du Christ. Chevalier note que les bulles de ce pape sur les reliques employaient souvent des formules prudentes, comme « à ce que l'on croit ».

Un témoin plus ancien : Nicole Oresme

En 2025, l'historien Nicolas Sarzeaud, de l'Université catholique de Louvain, a publié dans le Journal of Medieval History un texte jusque-là négligé. Il est dû à Nicole Oresme, théologien normand qui devint évêque de Lisieux. Oresme y met en garde contre les faux miracles et écrit que bien des clercs trompent les autres pour attirer les offrandes dans leurs églises. Il ajoute que c'est clairement le cas d'une église de Champagne, ce qui désigne Lirey.

Sarzeaud date ce texte entre 1355 et 1382, et plus probablement après 1370. S'il a raison, c'est le plus ancien rejet écrit connu du drap, antérieur au mémoire d'Arcis. Oresme ne prenait pas part au conflit local. Qu'il cite Lirey sans explication suggère que l'affaire était connue jusqu'à Paris.

De Chambéry à Turin

En 1453, le drap devient la propriété de la maison de Savoie. Il est conservé à Chambéry, dans la Sainte-Chapelle du château. Le 4 décembre 1532, un incendie l'endommage gravement. Les religieuses clarisses le réparent en 1534. En 1578, le duc Emmanuel-Philibert le fait transporter à Turin, où il se trouve encore.

La datation de 1988

Le 21 avril 1988, au matin, une bande de tissu d'environ 1 cm sur 7 est découpée sur un bord du drap, dans la sacristie de la cathédrale de Turin. Elle est prise loin des pièces de réparation et des zones brûlées. Trois laboratoires la datent par spectrométrie de masse par accélérateur : ceux de l'Université d'Arizona, de l'Université d'Oxford et de l'École polytechnique fédérale de Zurich. Le British Museum coordonne l'opération et fait l'analyse statistique.

Pour contrôler la méthode, les laboratoires datent aussi trois tissus dont l'âge est connu par ailleurs. L'un vient d'une tombe de Nubie, un autre accompagnait une momie de Thèbes, le troisième est tiré d'une chape de saint Louis d'Anjou. Les résultats paraissent dans la revue Nature en 1989. Pour le lin du suaire, la date calibrée se situe entre 1260 et 1390, avec 95 % de confiance. Les auteurs concluent à une « preuve concluante » que le tissu est médiéval.

Cette fourchette est compatible avec l'apparition du drap à Lirey au milieu du XIVe siècle, et avec le mémoire de Pierre d'Arcis.

Les débats qui ont suivi

La datation a été contestée. Selon la revue Chemistry World, des critiques ont proposé que des micro-organismes, les dégâts de l'incendie de 1532 ou le choix d'une zone de prélèvement peu représentative aient faussé la mesure. Certains avancent aussi d'autres analyses pour défendre une date plus ancienne.

En 2019, Tristan Casabianca et trois collègues ont publié une nouvelle analyse. Ils ont obtenu en 2017, par une demande légale, les données brutes conservées au British Museum, qui n'avaient jamais été publiées. Leur analyse statistique suggère que ces données ne sont pas homogènes et que la procédure de datation devrait être réexaminée. Leur étude ne prétend pas pour autant que le drap soit beaucoup plus ancien.

Le chroniqueur de Chemistry World, entré à la rédaction de Nature en 1988, résume ainsi la situation : rien de ce qui a été publié ne montre que l'étude de 1989 se soit gravement trompée, mais elle n'était sans doute pas aussi définitive qu'annoncé. Il souhaite de nouvelles études avec des techniques modernes.

Ce que dit l'Église

L'Église catholique ne s'est jamais prononcée officiellement sur l'authenticité du drap. Le 24 mai 1998, devant le Suaire à Turin, Jean-Paul II déclare que ce n'est pas une question de foi et que l'Église n'a pas de compétence propre pour trancher. Elle confie aux scientifiques le soin de poursuivre les recherches. Pour le croyant, ajoute-t-il, ce qui compte avant tout est que le Suaire soit un miroir de l'Évangile.

Le 2 mai 2010, Benoît XVI parle du Suaire comme d'une « icône écrite avec du sang » et d'une icône du Samedi saint. Sa méditation est une lecture spirituelle. Elle ne contient pas de jugement formel sur l'âge du tissu. Le site officiel du Suaire écrit de son côté que la foi ne craint pas la recherche historique et scientifique, pourvu qu'elle soit sérieuse, et met en garde contre les théories faciles.

Ce que les sources permettent de dire

Les documents du XIVe siècle et la datation de 1988 convergent : le drap apparaît à Lirey vers le milieu du XIVe siècle, et son lin date de la fin du Moyen Âge. Les débats statistiques n'ont pas apporté de preuve d'une date plus ancienne. Ils montrent surtout que de nouvelles mesures seraient utiles.

La façon dont l'image a été produite n'est pas traitée ici, faute de sources que nous ayons pu vérifier. Quant au sens religieux du drap, il ne dépend pas de ces mesures. De nombreux fidèles le vénèrent comme une image de la Passion, et l'Église elle-même distingue cette dévotion de la question scientifique.

Les explications examinées

Retenue
Tissu du Moyen Âge, exposé à Lirey vers le milieu du XIVe siècle

Datation de 1988 par trois laboratoires, cohérente avec les documents de 1389-1390.

Plausible
Image peinte ou fabriquée au XIVe siècle, comme l'affirmait Pierre d'Arcis

Témoignage ancien et proche des faits, mais écrit dans un conflit ; l'aveu du peintre n'est connu que par lui.

Débattue
Datation de 1988 faussée par l'échantillon, des micro-organismes ou l'incendie de 1532

Hypothèses de critiques ; aucune publication n'a démontré une erreur importante.

Débattue
Données brutes de 1988 hétérogènes, procédure à réexaminer

Analyse de Casabianca et al. (2019) ; elle ne propose pas de date plus ancienne.

Débattue
Linceul du Christ

Conviction de foi, hors du champ de la preuve ; incompatible avec la datation actuelle, et l'Église ne se prononce pas.

Questions ouvertes

  • Une nouvelle datation, avec des prélèvements en plusieurs points du drap, confirmerait-elle la fourchette de 1988 ?
  • Peut-on retrouver d'autres traces de l'enquête menée vers 1355 par le prédécesseur de Pierre d'Arcis ?

Sources

Meilleure source : niveau 1 (source primaire) · barème de la charte éditoriale.

  1. P. E. Damon et al., « Radiocarbon dating of the Shroud of Turin », Nature 337 (1989), p. 611-615, doi:10.1038/337611a0 (texte intégral reproduit) — Shroud of Turin Website (shroud.com) Niv. 1
  2. T. Casabianca, E. Marinelli, G. Pernagallo, B. Torrisi, « Radiocarbon Dating of the Turin Shroud: New Evidence from Raw Data » (2019), doi:10.1111/arcm.12467, notice et résumé — Université de Catane (dépôt IRIS) Niv. 2
  3. « New evidence has reopened the debate on radiocarbon dating of the Turin Shroud » (chronique) — Chemistry World (Royal Society of Chemistry) Niv. 4
  4. Ulysse Chevalier, Autour des origines du suaire de Lirey, avec documents inédits (Paris, A. Picard, 1903), exemplaire numérisé — Internet Archive (University of British Columbia Library) Niv. 2
  5. Herbert Thurston, « The Holy Shroud », The Catholic Encyclopedia, vol. 13 (1912) — New Advent Niv. 3
  6. « Was Jesus' crucified body wrapped in the Shroud of Turin? » : présentation de l'article de Nicolas Sarzeaud, Journal of Medieval History (28 août 2025) — Taylor & Francis Newsroom Niv. 3
  7. Jean-Paul II, Discours devant le Saint-Suaire, cathédrale de Turin, 24 mai 1998 — Saint-Siège (vatican.va) Niv. 1
  8. Benoît XVI, Méditation devant le Saint-Suaire, cathédrale de Turin, 2 mai 2010 — Saint-Siège (vatican.va) Niv. 1
  9. Historical outline (repères historiques du Suaire) — Archidiocèse de Turin, site officiel du Suaire (sindone.org) Niv. 3

Rédigé — relecture humaine recommandée avant publication · relecture humaine : en attente. Les statuts « retenue », « plausible », « débattue » et « écartée » décrivent l'état des preuves, pas une opinion sur les croyances.

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