Les enfants verts de Woolpit
Woolpit, Suffolk (Royaume-Uni) · XIIe siècle
Folklore du monde
Un jour de moisson, au XIIe siècle, deux enfants à la peau verte sortent d'une fosse près du village de Woolpit, dans le Suffolk. Ils parlent une langue inconnue et ne mangent que des fèves. Le garçon meurt bientôt ; la fille perd sa couleur, est baptisée et reste en Angleterre. Deux chroniqueurs anglais ont rapporté ce récit. Depuis, on y a vu des fées, des Martiens, des orphelins flamands ou des enfants malades, sans jamais trancher.
Deux enfants sortis d'une fosse
Le récit se passe dans un village d'East Anglia, à quatre ou cinq milles de l'abbaye de Saint-Edmond. Près du village se trouvent d'anciennes fosses, appelées « Wolfpittes », c'est-à-dire fosses à loups. Elles ont donné son nom au village : Woolpit, dans le Suffolk.
Un jour de moisson, selon Guillaume de Newburgh, un garçon et une fille sortent de ces fosses. Leur corps est normal, mais leur peau est entièrement verte. Leurs vêtements ont une couleur étrange et sont faits d'une matière inconnue. Personne ne comprend leur langue. Les moissonneurs les emmènent au village.
Le récit de Guillaume de Newburgh
Guillaume, né dans le Yorkshire, est chanoine au prieuré augustin de Newburgh. Il vit environ de 1136 à 1198. Il rédige son Historia rerum Anglicarum, une histoire de l'Angleterre, entre 1196 et 1198. Il place l'événement sous le règne du roi Étienne, entre 1135 et 1154. Britannica rappelle qu'il puisait aussi dans la tradition orale, ce qui introduit des erreurs dans son œuvre.
D'après lui, les enfants refusent d'abord toute nourriture. On leur apporte enfin des fèves encore sur leurs tiges. Ils ouvrent les tiges en cherchant les graines et pleurent de ne rien trouver. Quelqu'un écosse les fèves pour eux, et ils les mangent. Ils vivent de fèves pendant des mois, puis apprennent à manger du pain. Peu à peu, leur couleur redevient ordinaire et ils apprennent la langue.
Les gens d'Église les font baptiser. Le garçon, qui semble le plus jeune, meurt peu après. La fille reste en bonne santé. Elle se serait mariée à Lynn, où elle vivait encore quelques années avant que Guillaume n'écrive.
Interrogés, les enfants disent venir de la « terre de saint Martin », un saint très vénéré chez eux. Ils gardaient les troupeaux de leur père quand ils ont entendu un grand bruit, semblable aux cloches de Saint-Edmond. Ravis par ce son, ils se sont retrouvés parmi les moissonneurs. Dans leur pays, disent-ils, le soleil ne se lève pas. Une terre lumineuse se voit au-delà d'un très large fleuve.
Guillaume avoue ses doutes. Il a longtemps jugé l'histoire ridicule. Mais le nombre de témoins dignes de foi l'a contraint à y croire, sans qu'il puisse l'expliquer.
Le récit de Raoul de Coggeshall
Raoul est moine cistercien à l'abbaye de Coggeshall, dans l'Essex. Il en est abbé de 1207 à 1218 et meurt après 1227. Il poursuit la chronique de l'abbaye, le Chronicon Anglicanum. Selon l'historien M. Madej, il rapporte le récit dans les années 1220, sans le dater, entre des épisodes des règnes d'Henri II et de Richard Ier. D'autres chercheurs situent sa rédaction un peu plus tôt.
Sa version est plus courte, mais elle ajoute des détails. Les enfants sont conduits chez le chevalier Richard de Calne, à Wikes. Le garçon reste languissant et meurt bientôt. La fille guérit, perd sa couleur verte et est baptisée. Elle sert de longues années dans la maison du chevalier. Raoul la décrit comme « assez légère et effrontée ».
Selon la fille, tout est vert dans son pays, les habitants comme le reste. On n'y voit jamais le soleil, seulement une lumière de crépuscule. Les deux enfants gardaient leurs troupeaux quand ils sont entrés dans une caverne et ont entendu des cloches. En suivant le son, ils ont trouvé une sortie. La lumière du soleil et l'air chaud les ont étourdis. Effrayés par des gens qui approchaient, ils n'ont pas retrouvé l'entrée de la grotte et ont été pris.
Madej estime que les deux chroniqueurs ne se sont pas copiés, mais qu'ils ont pu puiser à une source commune. John Clark a proposé que Guillaume ait connu l'histoire par les augustins de Thetford, non loin de Woolpit et de Wikes.
Les deux versions n'ont pas le même ton. Selon Gammie et Foxon, Guillaume s'attarde sur les questions religieuses : il demande par exemple si les enfants croyaient au Christ. Les deux chercheurs y voient l'écho de l'inquiétude suscitée par l'hérésie cathare. Raoul parle moins ouvertement de religion, mais il laisse entendre une faute de la jeune fille. Dans un autre article de 2006, John Clark remarque que les fèves sur leurs tiges situent la scène vers le mois d'août. En 1890, le folkloriste Edwin Sidney Hartland a réuni les deux récits dans un recueil de contes anglais, à partir de la traduction de Keightley.
Des fées aux extraterrestres
Le récit a été relu à chaque époque. Selon Madej, l'érudit William Camden y voit une supercherie, et il en parle en 1586 dans sa Britannia. Robert Burton et l'évêque Francis Godwin imaginent des enfants venus de la Lune. En 1850, le folkloriste Thomas Keightley fait d'eux des fées. D'autres chercheurs rapprochent la « terre de saint Martin » du monde souterrain et des traditions liées aux morts.
Plus tard, des auteurs ufologues font des enfants des visiteurs extraterrestres. L'écrivain Duncan Lunan défend cette idée dans un livre de 2012. En 2006, John Clark montre que ces lectures modernes ont une longue histoire littéraire, de Godwin à The Green Child de Herbert Read. Selon lui, les meilleures versions gardent le mystère du récit d'origine.
Les hypothèses naturelles
Une hypothèse médicale invoque la chlorose, ou « maladie verte ». Cette carence alimentaire donnerait à la peau une teinte verdâtre. Elle a été proposée par Derek Brewer et Paul Harris. Madej la juge peu probable : elle supposerait tout un peuple à la peau verte. Le livre de Clark de 2024 évoque aussi le favisme.
Paul Harris a aussi proposé que les enfants soient des orphelins flamands. Leurs parents, mercenaires, auraient été tués en 1173 à la bataille de Fornham, près de Bury St Edmunds. Mais cette date contredit celle de Guillaume, qui place l'histoire sous Étienne. Rosamund Gammie et Adam Foxon proposent en 2024 une variante : des enfants de réfugiés cathares chassés du nord de la France ou des Pays-Bas.
D'autres lectures sont symboliques. Pour Madej, la couleur changeante des enfants chez Guillaume peut évoquer l'assimilation des Normands dans la société anglaise. Chez Raoul, le récit servirait d'avertissement face à « l'Autre ». Dans son livre de 2024, John Clark refuse de choisir une seule explication. Il se demande si le témoignage de la fille n'a pas été orienté par des questions insistantes, et rapproche les enfants des réfugiés et des victimes de mauvais traitements.
Ce que les sources permettent de dire
Deux chroniqueurs indépendants, écrivant une ou deux générations après les faits, rapportent la même histoire avec des détails différents. Ils citent des témoins, un chevalier et des lieux réels. Cela suggère qu'un récit circulait réellement en East Anglia à la fin du XIIe siècle. Mais aucun document plus ancien ne le confirme, et les dates des deux auteurs ne concordent pas exactement.
Aucune explication ne s'impose. L'hypothèse flamande se heurte à la chronologie, la chlorose à l'intensité de la couleur, et la lecture extraterrestre à l'absence de toute preuve. Le récit appartient au folklore et à l'histoire des chroniques médiévales. La croyance en un autre monde reste hors du champ de la preuve.
Les explications examinées
Deux versions indépendantes, analysées par Madej (2020) et Gammie et Foxon (2024).
Hypothèse de Paul Harris ; contredit la date donnée par Guillaume.
Proposée par Brewer et Harris ; jugée peu probable par Madej.
Hypothèse de Gammie et Foxon (2024) ; aucune preuve directe.
Lecture folklorique (Keightley, 1850) ; hors du champ de la preuve.
Lecture ufologique moderne, sans aucune preuve.
Questions ouvertes
- Quelle source commune Guillaume de Newburgh et Raoul de Coggeshall ont-ils pu utiliser ?
- Des archives locales gardent-elles une trace de Richard de Calne et de la jeune fille de Lynn ?
Sources
Meilleure source : niveau 1 (source primaire) · barème de la charte éditoriale.
- William of Newburgh, Historia rerum Anglicarum, livre I, chapitre 27 « Of the Green Children » (trad. anglaise) — Fordham University, Internet Medieval Sourcebook Niv. 1
- Edwin Sidney Hartland (éd.), English Fairy and Other Folk Tales (1890), « The Green Children » : traductions de Ralph de Coggeshall et de William de Newburgh — Internet Sacred Text Archive Niv. 1
- M. Madej, « The Story About the Green Children of Woolpit According to the Medieval Chronicles of William of Newburgh and Ralph of Coggeshall », Res Historica 49 (2020), p. 117-132 — Université Marie Curie-Skłodowska (Lublin) Niv. 2
- Rosamund M. Gammie et Adam Foxon, « Extraterrestrials or Terrestrial Heretics? Being Green in the Middle Ages », Theology and Science (2024), manuscrit accepté — Bishop Grosseteste University, BG Research Online Niv. 2
- John Clark, « 'Small, Vulnerable ETs': The Green Children of Woolpit », Science Fiction Studies 33 (2), n° 99 (2006), résumé — DePauw University, Science Fiction Studies Niv. 2
- Veronika Nikiforova, compte rendu de John Clark, The Green Children of Woolpit: Chronicles, Fairies and Facts in Medieval England (University of Exeter Press, 2024), Amaltea 17 (2025) — Universidad Complutense de Madrid Niv. 2
- Ralph of Coggeshall — Encyclopaedia Britannica Niv. 3
- William of Newburgh — Encyclopaedia Britannica Niv. 3
Rédigé — relecture humaine recommandée avant publication · relecture humaine : en attente. Les statuts « retenue », « plausible », « débattue » et « écartée » décrivent l'état des preuves, pas une opinion sur les croyances.