Le Diable de Jersey
Pine Barrens, New Jersey (États-Unis) · 1735 – 1909
Animaux légendaires… et réels
Une tête de cheval, des ailes de chauve-souris, des sabots et un cri perçant : le Diable de Jersey hanterait les Pine Barrens, la grande forêt de pins du sud du New Jersey. Selon la légende, il serait le treizième enfant d'une certaine « Mère Leeds », né en 1735. En janvier 1909, la presse de Philadelphie et du New Jersey rapporte pendant une semaine des traces de sabots dans la neige et des rencontres effrayantes. Les historiens relient aujourd'hui la créature à une querelle bien réelle autour de la famille Leeds, au XVIIIe siècle.
Une créature de la forêt de pins
Le Diable de Jersey appartient aux Pine Barrens, une vaste région de forêts de pins, de sable et de marais au sud du New Jersey. Aujourd'hui protégée sous le nom de Pinelands National Reserve, créée par le Congrès en 1978, elle couvre environ 1,1 million d'acres, soit près de 22 % du territoire de l'État. C'est le plus grand espace naturel de la côte atlantique entre Richmond et Boston.
Le site officiel de l'État du New Jersey décrit la créature telle que la raconte la tradition. Les habitants l'appellent aussi le « Diable de Leeds ». Elle aurait une tête de cheval, de longues pattes terminées par des sabots, deux petites pattes avant et des ailes de chauve-souris. Ses yeux brilleraient d'un éclat rouge et elle pousserait des cris perçants. Sa taille est inconnue : on parle d'un à deux mètres. Elle vivrait dans les marais le jour et sortirait la nuit pour effrayer les gens.
La légende de Mère Leeds
Le récit le plus populaire place la naissance du Diable par une nuit d'orage de 1735, près de Leeds Point. Une femme appelée « Mère Leeds » met au monde son treizième enfant. Les versions divergent. Dans l'une, épuisée, elle souhaite que ce bébé soit le diable. Dans une autre, l'enfant naît avec des ailes, des sabots et une queue, et s'envole par la cheminée. Dans une troisième, il paraît normal à la naissance puis se transforme.
D'autres origines circulent aussi : une jeune femme maudite par son village pour avoir aimé un soldat britannique pendant la guerre d'Indépendance, ou une femme maudite pour avoir refusé de nourrir une passante. Comme souvent, la légende change selon le conteur. Aucun document de l'époque ne rapporte une naissance monstrueuse dans la famille Leeds, comme le souligne le compte rendu de l'historien Bruce Bendler.
Daniel Leeds, l'almanach et les quakers
Les historiens Brian Regal et Frank Esposito, de l'université Kean, ont cherché l'origine réelle du nom. Leur livre, publié par les presses de l'université Johns Hopkins, conteste le récit de la sorcière et de l'enfant diabolique. Il replace la légende dans les conflits politiques et religieux de la colonie.
Tout part de Daniel Leeds. Né vers 1652 en Angleterre, il s'installe en 1677 à Burlington, au milieu d'une communauté quaker. Il devient imprimeur et publie en 1687 le premier almanach du New Jersey, avec des calculs sur le mouvement des astres et des symboles astrologiques. Les quakers de Burlington jugent ces symboles païens. Selon National Geographic, ils finissent par le traiter de « héraut de Satan ». Leeds aggrave son cas en s'alliant à lord Cornbury, gouverneur royal de 1702 à 1708, très impopulaire. Dans les années 1690, il achète des terres sur la côte, qui deviennent le domaine familial de Leeds Point.
National Geographic note que Daniel Leeds s'est marié quatre fois et que sa troisième épouse lui a donné huit enfants avant de mourir en 1699. Aucune source du XVIIe siècle n'appelle l'une de ses épouses « Mère Leeds ».
Le fils, Titan Leeds, et Benjamin Franklin
Le fils de Daniel, Titan Leeds, reprend l'almanach familial. Il a pour concurrent un jeune imprimeur de Philadelphie, Benjamin Franklin. Dans son almanach Poor Richard pour l'année 1733, publié fin 1732, Franklin écrit sous le nom de Richard Saunders. Il annonce, « d'après un calcul fait à sa demande », que son rival Titan Leeds mourra « le 17 octobre 1733, à 3 h 29 de l'après-midi ». C'est une plaisanterie : Titan Leeds était bien vivant.
Selon World Book, Franklin a ensuite prolongé le jeu en écrivant que Titan Leeds était mort et revenait comme fantôme. Pour Regal et Esposito, cette réputation diabolique, faite de rumeurs, de satires et de querelles religieuses, a fini par se détacher de la famille Leeds. Elle se serait mêlée à des récits lenapes sur des êtres surnaturels des Pine Barrens. La créature serait ainsi un monstre fabriqué par les mots bien avant d'être « vu » dans les bois.
Janvier 1909 : une semaine de panique
La légende reste locale jusqu'au début du XXe siècle. Selon World Book et National Geographic, la première mention imprimée du « Diable de Leeds » date d'un article de l'Atlantic Monthly sur les Pine Barrens, en 1859. Mais c'est en janvier 1909 que la créature devient célèbre.
Selon le Philadelphia Inquirer, tout commence par des traces ressemblant à des sabots, relevées dans la neige et jusque sur les toits du sud du New Jersey. On en signale presque à chaque coin de rue de Burlington. Les chiens refusent de suivre les traces. Près de Jacksonville, de jeunes fermiers armés de fusils les suivent sur près de six kilomètres avant de les perdre. Le 21 janvier, l'Inquirer titre en une : « Une chose inconnue visite tout le sud du Jersey ».
Les descriptions varient beaucoup. Un habitant de Gloucester parle d'ailes, de quatre pattes, d'un cou de grue et d'une face de cheval. Deux hommes de Maple Shade décrivent une tête de chien, de longs poils noirs et des mains de singe. Des poules et des animaux de compagnie auraient été tués, mais aucune personne. National Geographic rapporte que des autorités locales imposent des couvre-feux et que des battues s'organisent. Selon l'Inquirer, le zoo de Philadelphie aurait même promis une forte récompense, mais cette rumeur n'est pas confirmée par nos autres sources.
Le kangourou aux fausses ailes
La vague s'achève sur un canular. Le 23 janvier, l'Inquirer annonce qu'un groupe de chasseurs a « capturé » la créature dans le parc Fairmount. Elle est ensuite exposée dans un musée populaire, à l'angle des rues Ninth et Arch, à Philadelphie, pour dix cents l'entrée. Un journaliste l'appelle « kangowing », croisement imaginaire entre un kangourou et un oiseau australien.
C'était un kangourou muni de fausses ailes et, selon World Book, peint de rayures vertes. Le New York Times dénonce la supercherie à la fin de janvier 1909, selon National Geographic. Le principal suspect est Norman Jeffries, ancien journaliste devenu agent publicitaire du musée. D'après l'Inquirer, il a reconnu plus tard avoir monté le coup. Nous n'avons pas trouvé de source qui date précisément cet aveu.
Ce que les sources permettent de dire
Aucune trace physique, aucun corps et aucune photographie probante n'ont jamais confirmé l'existence d'un animal inconnu dans les Pine Barrens. Les journaux de 1909 montrent surtout comment des traces ambiguës dans la neige, des récits contradictoires et une presse avide de sensations peuvent créer une panique en quelques jours.
Plusieurs explications ont été proposées. Dès 1909, l'Inquirer suggérait que des traces d'oiseaux sauvages avaient été déformées par la pluie. Plus tard, on a pensé au grand-duc d'Amérique ou à la grue du Canada. Ces pistes sont possibles mais impossibles à vérifier cas par cas. L'origine du nom, elle, est mieux connue : elle renvoie à la famille Leeds et aux querelles de l'époque coloniale. Le Diable de Jersey reste aujourd'hui une figure de l'identité du New Jersey, jusque dans le nom de son équipe de hockey.
Les explications examinées
Thèse de Regal et Esposito, appuyée sur des documents datés comme Poor Richard, 1733.
Récits de presse et exposition d'un kangourou aux fausses ailes.
Hypothèse de l'Inquirer dès 1909, invérifiable aujourd'hui.
Pistes proposées plus tard, sans preuve directe.
Aucune trace physique ni spécimen.
Questions ouvertes
- Quand et où Norman Jeffries a-t-il avoué le canular de 1909 ?
- Quels récits lenapes ont pu se mêler à la légende du Diable de Leeds ?
Sources
Meilleure source : niveau 1 (source primaire) · barème de la charte éditoriale.
- Benjamin Franklin, Poor Richard, 1733 (almanach), édition des Papers of Benjamin Franklin — National Archives, Founders Online Niv. 1
- Brian Regal et Frank J. Esposito, The Secret History of the Jersey Devil: How Quakers, Hucksters, and Benjamin Franklin Created a Monster (présentation de l'éditeur) — Johns Hopkins University Press Niv. 2
- Bruce A. Bendler, compte rendu de The Secret History of the Jersey Devil, NJS: An Interdisciplinary Journal 5:1 (hiver 2019) — Rutgers University Libraries Niv. 2
- The Jersey Devil — État du New Jersey (site officiel) Niv. 3
- Pinelands National Reserve — New Jersey Pinelands Commission Niv. 3
- Halloween Monday: the Jersey Devil (31 octobre 2016) — World Book Niv. 3
- Amy Briggs, « The Devil went down to … New Jersey? » (27 octobre 2022) — National Geographic Niv. 4
- Joseph A. Gambardello, « The Jersey Devil, the tale of a viral story from 110 years ago » (23 janvier 2019) — The Philadelphia Inquirer Niv. 4
- Peter Mucha, « Jersey Devil seen by many, reportedly caught 100 years ago » (22 mai 2009) — The Philadelphia Inquirer Niv. 4
Rédigé — relecture humaine recommandée avant publication · relecture humaine : en attente. Les statuts « retenue », « plausible », « débattue » et « écartée » décrivent l'état des preuves, pas une opinion sur les croyances.