Le projet MKUltra
États-Unis et Canada · 1953 – 1977
Enquêtes officielles et archives
Pendant plus de dix ans, la CIA a financé des recherches sur le contrôle du comportement : drogues, hypnose, privation sensorielle. Certaines personnes ont reçu du LSD sans le savoir. Un scientifique de l'armée en est mort en 1953. En 1973, le directeur de la CIA a fait détruire la plupart des dossiers. On croit souvent que MKUltra est une théorie du complot. C'est l'inverse : c'est un programme réel, reconnu par la CIA devant le Sénat américain en 1977. Ce qui reste incertain, c'est son étendue exacte, parce que les archives ont en grande partie disparu.
Un programme bien réel
Le nom MKUltra circule beaucoup sur internet, souvent mêlé à des récits invérifiables de « contrôle mental » de chanteurs ou de tueurs. Il faut donc commencer par ce qui est établi. MKUltra est le nom de code d'un programme de la CIA, l'agence de renseignement extérieur des États-Unis. Il a été décrit en détail par la CIA elle-même, sous serment, devant le Sénat américain, le 3 août 1977.
Ce jour-là, le directeur de l'agence, l'amiral Stansfield Turner, témoigne devant deux commissions du Sénat. Il explique que MKUltra a financé des recherches sur les drogues, la psychologie et le comportement humain, de 1953 à 1964. Il reconnaît aussi que des personnes ont été droguées sans le savoir. Le compte rendu de cette audition est aujourd'hui en ligne sur le site du Sénat.
MKUltra n'est donc pas une rumeur. La vraie question est ailleurs : que s'est-il passé exactement dans ce programme, et pourquoi en sait-on si peu ?
La peur du « lavage de cerveau »
Le programme naît dans le climat de la guerre froide. Au début des années 1950, des prisonniers américains capturés en Corée font des aveux publics surprenants. À Washington, on craint que les Soviétiques et les Chinois sachent manipuler l'esprit humain. Selon la bibliothèque de l'université de Princeton, Allen Dulles dénonce lui-même cette « guerre des cerveaux », peu avant d'autoriser MKUltra.
La CIA a déjà commencé à chercher. Selon le National Security Archive, un centre d'archives rattaché à l'université George Washington, un document d'avril 1950 propose des « équipes d'interrogatoire » utilisant le polygraphe, les drogues et l'hypnose. C'est le projet BLUEBIRD, rebaptisé ARTICHOKE en 1951.
En avril 1953, peu après son arrivée à la tête de la CIA, Allen Dulles autorise MKUltra. Le programme est confié au chimiste Sidney Gottlieb, qui dirige le service technique de l'agence. Son but : trouver des moyens de faire parler un prisonnier, de résister à un interrogatoire ennemi, ou d'influencer quelqu'un à son insu.
Ce que montrent les comptes retrouvés
Selon le témoignage de Turner en 1977, MKUltra comprend 149 sous-projets. Ils portent sur des sujets variés : effets des drogues, « sérums de vérité », hypnose, évaluations psychologiques.
La CIA ne mène presque jamais les recherches elle-même. Elle finance des chercheurs dans des universités, des hôpitaux et des fondations, souvent par des organismes écrans. Turner cite 185 chercheurs extérieurs et 80 institutions : 44 universités, 15 fondations ou entreprises, 12 hôpitaux ou cliniques et 3 établissements pénitentiaires. Beaucoup de chercheurs ignoraient que l'argent venait de la CIA.
Turner reconnaît aussi un montage financier : 375 000 dollars ont été versés pour la construction d'un bâtiment d'un établissement médical privé, en passant par un intermédiaire. L'argent semblait venir d'un donateur privé, et l'État fédéral a même ajouté des fonds publics en complément.
Des cobayes qui ne savaient rien
Le point le plus grave concerne les essais menés sur des personnes non averties. Turner parle d'au moins six sous-projets où ces tests sont établis. Certains se déroulaient dans des appartements loués par la CIA à San Francisco et à New York. Des personnes y recevaient des drogues sans le savoir, puis étaient observées. Des prisonniers d'un hôpital d'État ont aussi servi de cobayes.
Le cas le plus connu est celui de Frank Olson, un biochimiste civil qui travaillait pour l'armée. En novembre 1953, lors d'une réunion de scientifiques dans un chalet du lac Deep Creek, dans le Maryland, des responsables de la CIA versent du LSD dans sa boisson. Olson ne le sait pas. Dans les jours suivants, il est agité, ne dort plus et se montre très déprimé.
Dans la nuit du 28 novembre 1953, il tombe de la fenêtre de sa chambre, au 10e étage d'un hôtel de New York. Sa famille croit pendant plus de vingt ans à un suicide inexpliqué. En 1975, la commission Rockefeller, chargée d'enquêter sur les abus de la CIA, révèle qu'il avait été drogué. Le 21 juillet 1975, le président Gerald Ford reçoit la famille à la Maison-Blanche et lui présente des excuses.
Montréal et les patients du docteur Cameron
MKUltra a aussi touché le Canada. À l'Institut Allan Memorial de Montréal, le psychiatre Ewen Cameron soignait des patients par des méthodes extrêmes. Il les plongeait dans un long sommeil artificiel, leur donnait des électrochocs intensifs et du LSD, et leur faisait écouter en boucle des messages enregistrés. Il appelait cela la « déstructuration » et la « conduite psychique ». Une partie de ces travaux était financée par MKUltra.
Les patients venaient pour des troubles parfois légers. Selon CBC News, Velma Orlikow était entrée en 1957 pour une dépression après un accouchement. Elle a ensuite poursuivi la CIA, qui l'a indemnisée en 1988. En 1992, le gouvernement canadien a versé 100 000 dollars à plus de 70 anciens patients, sans reconnaître de faute juridique. Beaucoup d'autres demandes ont été refusées, et des familles réclament encore réparation.
Janvier 1973 : la destruction des dossiers
En janvier 1973, le directeur de la CIA Richard Helms ordonne de détruire les dossiers de MKUltra. Selon Princeton, le responsable du centre d'archives proteste par écrit le 2 février 1973, trop tard. La plupart des documents ont disparu.
Une petite partie échappe pourtant à la destruction. En 1977, des employés retrouvent sept caisses dans un dépôt d'archives. Elles contiennent surtout des pièces comptables, rangées avec les dossiers budgétaires et non avec les dossiers de recherche. C'est grâce à ces factures et à ces bons de paiement que Turner peut décrire le programme devant le Sénat.
Cela explique la nature de nos connaissances. On sait qui a été payé, combien et pour quel type de travail. On sait beaucoup moins ce qui a été fait réellement sur les personnes, et quels résultats ont été obtenus.
Ce qui reste inconnu
Le nombre exact de personnes droguées à leur insu reste inconnu. Les dossiers de recherche ont été détruits, et beaucoup de documents publiés depuis sont encore partiellement masqués. En 2024, le National Security Archive a publié un recueil de plus de 1 200 documents, mais il souligne que de nombreuses zones d'ombre demeurent.
La mort de Frank Olson reste elle aussi discutée. La version officielle parle d'un suicide provoqué par la drogue. Le projet de loi d'indemnisation de 1976 estime que le LSD a été « une cause directe » de sa mort. Sa famille, elle, a longtemps soutenu qu'il avait été poussé par la fenêtre. Aucune preuve décisive n'a permis de trancher.
Enfin, rien ne prouve que MKUltra ait réussi à « contrôler » qui que ce soit. Les documents montrent surtout des essais désordonnés, souvent cruels, et des résultats décevants. Les récits qui attribuent aujourd'hui à MKUltra la fabrication d'assassins programmés ou de célébrités manipulées ne s'appuient sur aucun document connu.
Ce que les sources permettent de dire
MKUltra est l'un des rares « secrets » de la CIA qui soit entièrement confirmé par des sources officielles : audition du Sénat, loi d'indemnisation, excuses présidentielles, documents déclassifiés. C'est un cas où la méfiance envers une agence secrète était justifiée.
Mais les sources fixent aussi des limites. Le programme a existé, il a fait des victimes, et ses archives ont été détruites. Elles ne permettent pas d'affirmer qu'il a produit une méthode efficace de contrôle de l'esprit.
Les explications examinées
Reconnu par la CIA devant le Sénat en 1977 et par la loi d'indemnisation Olson.
Version officielle ; contestée par sa famille.
Thèse de la famille ; aucune preuve décisive publiée.
Aucun document ne le montre ; les résultats décrits sont maigres.
Questions ouvertes
- Combien de personnes ont reçu des drogues à leur insu dans le cadre de MKUltra ?
- Que contenaient les dossiers de recherche détruits en janvier 1973 ?
Sources
Meilleure source : niveau 1 (source primaire) · barème de la charte éditoriale.
- Project MKULTRA, the CIA's Program of Research in Behavioral Modification, audition commune du Select Committee on Intelligence et du Subcommittee on Health and Scientific Research du Sénat, 3 août 1977 — U.S. Senate Select Committee on Intelligence Niv. 1
- Dossier législatif « 10/12/76 S3035 Relief of Alice W. Olson, Lisa Olson Hayward, Eric Olson and Nils Olson » (projet de loi S. 3035, 94e Congrès) — Gerald R. Ford Presidential Library Niv. 1
- Michael Evans (dir.), « CIA Behavior Control Experiments Focus of New Scholarly Collection », Briefing Book n° 880 (23 décembre 2024) — National Security Archive, George Washington University Niv. 2
- Annabel Green, « The CIA's Quest for Mind Control: Piecing Together Project MK-Ultra and its Princeton Connections, Part I » (7 octobre 2025) — Princeton University Library, Special Collections Niv. 3
- Kristin Annable, « 'She went away, hoping to get better': Family remembers Winnipeg woman put through CIA-funded brainwashing » (15 décembre 2017) — CBC News Niv. 4
- Allen Pusey, « Nov. 28, 1953: LSD and the death of a CIA scientist » (octobre 2023) — ABA Journal Niv. 4
Rédigé — relecture humaine recommandée avant publication · vérification des sources : à faire · relecture humaine : en attente. Les statuts « retenue », « plausible », « débattue » et « écartée » décrivent l'état des preuves, pas une opinion sur les croyances.