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NX-109 · Pseudo-histoire en ligne

La Tartarie et le « mud flood »

Monde (né sur les forums russes et anglophones) · Années 1970 – aujourd'hui

Canulars et fraudes

Bilan · Théorie sans fondement : la Tartarie des cartes désignait une région d'Asie, pas un empire avancé Dossier approfondi8 min de lecture · rédigé le 27 octobre 2026 · mis à jour le 27 octobre 2026

Selon une théorie très répandue sur YouTube et TikTok, un empire mondial très avancé, la « Grande Tartarie », aurait bâti les plus beaux monuments de la planète, du Capitole de Washington aux gares de Nouvelle-Zélande. Il aurait été effacé il y a environ deux siècles par une catastrophe, le « mud flood » (inondation de boue), puis par une falsification organisée de l'histoire. Les preuves avancées : des fenêtres à moitié enterrées, des expositions universelles aux palais éphémères, et le mot « Tartarie » sur de vieilles cartes. Chacune de ces « preuves » a une explication documentée.

Un empire que personne n'a vu

La théorie de la Tartarie se présente comme une histoire cachée du monde. Selon ses adeptes, un empire immense et très avancé, la « Grande Tartarie », aurait couvert une bonne partie de la planète. Ses bâtisseurs, parfois décrits comme des géants, auraient construit les pyramides, la Grande Muraille, le Taj Mahal, mais aussi le Capitole de Washington et de nombreux bâtiments du XIXe siècle.

Cet empire aurait disparu il y a environ deux cents ans. Selon les versions, il aurait été détruit par une inondation de boue planétaire, le « mud flood », par des incendies, des séismes ou même des armes secrètes. Ensuite, des gouvernements, une « élite » ou un « État profond » auraient effacé toute trace de son existence et réécrit les livres d'histoire.

Les raisons de cette dissimulation restent floues. Selon le site néo-zélandais The Spinoff, certains adeptes parlent de la suppression d'une « électricité gratuite » que les Tartares auraient maîtrisée. Le magazine Bloomberg a qualifié cette théorie de « QAnon de l'architecture ».

D'où vient l'idée ?

La théorie mélange plusieurs sources. La première est russe. Selon ExplorersWeb, le professeur russe Anatoli Fomenko publie à partir des années 1970 une « nouvelle chronologie » qui prétend que l'histoire ancienne a été inventée ou déplacée dans le temps. Ces idées ont nourri en Russie un courant nationaliste qui appelle la Russie la « Grande Tartarie ».

La version actuelle, internationale, se répand en ligne vers 2016. Elle circule sur YouTube, sur des forums comme Reddit, où un groupe consacré à la Tartarie comptait plus de 14 000 participants réguliers en 2022, puis sur TikTok. Chaque pays y ajoute ses propres exemples. En Nouvelle-Zélande, des vidéastes affirment que des gares ou des bâtiments officiels ont été construits avant l'arrivée des Européens.

Selon Lead Stories, la théorie a aussi produit des récits extrêmes : bébés élevés en couveuse pour repeupler les villes tartares, ou enfants des « trains d'orphelins » américains présentés comme des esclaves. Aucun de ces récits ne cite de document vérifiable.

Ce que « Tartarie » voulait dire

Le cœur de la théorie repose sur un mot : la Tartarie apparaît bel et bien sur de nombreuses cartes anciennes. Mais elle n'y désigne pas un empire avancé. En 1570, le géographe flamand Abraham Ortelius publie une carte intitulée « Tartaria, ou l'empire du Grand Khan ». Le texte qui l'accompagne décrit des peuples nomades, organisés en « hordes », qui suivent leurs troupeaux, n'ont pas de maisons fixes et se guident par l'étoile Polaire.

En 1771, la première édition de l'Encyclopaedia Britannica définit la Tartarie comme un grand pays du nord de l'Asie, bordé par la Sibérie. Elle énumère des peuples très différents : les Tatars des environs d'Astrakhan, les Kalmouks, les Moghols, les Tibétains. C'est un nom fourre-tout, utilisé par les Européens pour désigner des régions lointaines qu'ils connaissaient mal.

Selon ExplorersWeb, les cartographes distinguaient même plusieurs Tartaries : chinoise (Mandchourie et Mongolie), russe (Sibérie) et « indépendante » (Asie centrale). Les Tatars sont des peuples réels, de langue turque. Aucune source ancienne ne leur attribue un empire mondial ou une technologie supérieure.

Les fenêtres enterrées

L'argument le plus visuel du « mud flood » concerne les fenêtres à moitié enterrées et les rez-de-chaussée situés sous le niveau de la rue. Pour les adeptes, ce seraient les étages inférieurs de bâtiments tartares engloutis sous la boue.

L'histoire urbaine offre une explication beaucoup plus simple. À Chicago, à partir de 1855, la ville décide de construire un réseau d'égouts. Il faut une pente pour que les eaux usées s'écoulent vers la rivière. Selon la télévision publique de Chicago, les ouvriers posent les tuyaux sur les rues existantes, les recouvrent de terre et construisent de nouvelles rues par-dessus. Les bâtiments sont soulevés au cric, ou bien leur ancien rez-de-chaussée devient un sous-sol. Certaines maisons sont encore aujourd'hui en contrebas de la rue.

Le même phénomène s'est produit ailleurs. À Dunedin, en Nouvelle-Zélande, l'historien de l'architecture Robin Aitken explique la boue des vieilles photos par les chevaux et par des routes améliorées lentement. Les fenêtres basses éclairaient des pièces de service dans des bâtiments construits en pente.

Les expositions universelles

Les adeptes citent aussi les grandes expositions universelles, comme celles de Chicago, de San Francisco ou de Paris. Ils y voient des capitales tartares présentées au public avant d'être détruites. Pourquoi, demandent-ils, aurait-on construit des palais aussi grandioses pour les raser quelques mois plus tard ?

Les archives répondent. L'Exposition universelle de Chicago de 1893, surnommée la « Ville blanche », a accueilli environ 27 millions de visiteurs. Selon la bibliothèque Newberry de Chicago, ses bâtiments avaient une ossature en bois recouverte de « staff », un mélange de plâtre qui imitait la pierre. Ils étaient conçus pour durer quelques mois. La Ville blanche a existé moins de six mois, et l'hiver suivant, presque tous ses bâtiments ont été détruits par un incendie.

Les plans, les guides imprimés et les photographies de l'époque, conservés dans les bibliothèques, documentent la construction de ces palais par des architectes et des entreprises dont on connaît les noms. Leur aspect monumental était un décor, pas le vestige d'une civilisation disparue.

Une théorie qui ne tient pas debout

Interrogé par Lead Stories, l'historien Bedross Der Matossian, de l'université du Nebraska, résume : l'empire tartare est « un lieu fictif », et aucun historien sérieux ne l'étudie. Sa collègue Rachel Fulton Brown, de l'université de Chicago, note que la théorie repose sur une mauvaise lecture de documents bien connus, comme les cartes de la Tartarie, et que « les chronologies ne tiennent pas ».

La théorie n'a en effet ni date de départ, ni chronologie cohérente, ni explication claire de la disparition de l'empire. Elle procède en relevant des détails étranges, sans jamais construire un récit d'ensemble vérifiable. Pour ExplorersWeb, elle traduit peut-être aussi une nostalgie de l'architecture ancienne et un rejet de l'architecture moderne.

Ce que les sources permettent de dire

Les cartes et les encyclopédies anciennes montrent que la Tartarie était un nom géographique flou pour l'Asie du Nord et du Centre. Les archives urbaines expliquent les rez-de-chaussée enterrés, et celles des expositions universelles expliquent leurs palais éphémères. Aucune source ne mentionne un empire mondial disparu au XIXe siècle.

La théorie de la Tartarie illustre un mécanisme courant : prendre de vrais documents, comme une carte ou une vieille photo, et leur faire dire ce qu'ils ne disent pas. Pour la démonter, il suffit souvent de lire le document en entier.

Les explications examinées

Retenue
Mot géographique européen désignant l'Asie du Nord et du Centre, réinterprété comme un empire

Ortelius (1570), Britannica (1771).

Retenue
Rez-de-chaussée enterrés dus à la surélévation des rues pour les égouts

Cas documenté de Chicago à partir de 1855.

Retenue
Palais d'expositions universelles construits pour être temporaires

Exposition de Chicago de 1893 : bois et plâtre, détruite l'hiver suivant.

Écartée
Empire mondial avancé effacé par une inondation de boue et une conspiration

Aucune source ; chronologie incohérente selon les historiens.

Questions ouvertes

  • Pourquoi cette théorie s'est-elle répandue si vite à partir de 2016 ?
  • Quelles autres villes ont surélevé leurs rues au XIXe siècle ?

Sources

Meilleure source : niveau 1 (source primaire) · barème de la charte éditoriale.

  1. Abraham Ortelius, Theatrum orbis terrarum, carte n° 163, « Tartaria, sive Magni Chami Regni » (1570 et éditions suivantes), texte au dos de la carte — Cartographica Neerlandica Niv. 1
  2. « Tartary », Encyclopaedia Britannica, 1re édition, vol. 3 (1771) — Early Encyclopaedia Britannica (projet de Jim Clifford, University of Saskatchewan) Niv. 1
  3. Ed Payne, « Fact Check: NO Evidence Of Old 'Tartarian Empire' Or Of 'Mud Flood' Resetting Society » (11 mai 2023) — Lead Stories Niv. 4
  4. Josie Adams, « Inside the wild architecture conspiracy theory gaining traction online » (14 janvier 2022) — The Spinoff Niv. 4
  5. Kristine De Abreu, « Exploration Mysteries: Tartarian Empire » (4 août 2024) — ExplorersWeb Niv. 4
  6. Daniel Hautzinger, « How Chicago Raised Itself Out of the Mud » — WTTW (télévision publique de Chicago) Niv. 4
  7. « 1893: Chicago and the World's Columbian Exposition » (exposition numérique) — Newberry Library, Chicago Niv. 3

Rédigé — relecture humaine recommandée avant publication · vérification des sources : à faire · relecture humaine : en attente. Les statuts « retenue », « plausible », « débattue » et « écartée » décrivent l'état des preuves, pas une opinion sur les croyances.

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